[2] Monte-Video : Je vois une montagne.

Nous avançons lentement vers le mouillage, en sondant continuellement ; bien loin encore de la ville, nous trouvons des fonds de dix mètres, et la hauteur de l’eau diminue graduellement à mesure que nous approchons. A un mille et demi environ de terre et presque au milieu de la ligne qui joint les deux extrémités de la baie, le timonier crie : « Six mètres ! » Impossible d’avancer davantage sans échouer ; la Junon mouille successivement ses deux ancres, reçoit aussitôt les visites de la direction du port et du service de la santé ; une heure après, nous étions tous à terre.

On débarque au quai de la Douane, le long duquel sont construits de vastes entrepôts. Nous voici dans la ville. Les rues se coupent toutes à angle droit, formant ainsi une quantité de carrés réguliers. C’est un immense échiquier, comprenant trois à quatre cents cases, qu’on nomme cuadras, et sur lequel sont élevées plus de 11,000 maisons.

De couleur locale, point. Cependant la ville a un aspect plus « à son aise » que Rio-de-Janeiro. Les voies sont larges, assez bien pavées, les maisons surtout mieux construites, affectant parfois un caractère architectural simple et confortable. Toutes sont édifiées dans le goût européen moderne, façon italienne, mais sans aucun cachet d’originalité ; par les cours grandes ouvertes, nous remarquons le soin et la grâce avec lesquels l’intérieur de ces habitations est arrangé : propreté parfaite, fleurs en profusion, escaliers spacieux de marbre blanc et noir, légères grilles en fer forgé d’un travail élégant, tout cet ensemble donne aux maisons des « bourgeois » de Montevideo un air riant qui indique la vie de famille et prévient en leur faveur.

Les rues principales sont bordées de jolis magasins, assez bien approvisionnés, où nous rencontrons pour la première fois des dispositions rappelant les inimitables étalages de nos boutiques parisiennes. Une grande partie de ce commerce paraît être entre les mains de nos compatriotes.

Dans les rues adjacentes, nous remarquons que la plupart des maisons n’ont pas de toiture ; elles seront surhaussées au fur et à mesure de l’accroissement de la population.

On se perdrait en parcourant tous ces carrés pareils les uns aux autres, si l’on n’avait presque constamment des échappées de vue sur l’Océan, le Cerro et le fond de la baie ; et bien certainement, de tels horizons, auxquels les habitants des capitales sont rarement accoutumés, contribuent beaucoup à donner un aspect gai à cette ville dont le plan est si uniforme. Elle n’est pas, d’ailleurs, tellement grande, qu’on ne puisse s’y retrouver en traversant quelques places, entre autres celle de la cathédrale, dont les deux tours fort élevées servent d’amers aux vaisseaux venant du large.

Je ne répéterai pas à propos de Montevideo ce que j’ai dit des tramways de Rio. Comme ceux de la capitale du Brésil, les tramways ici s’en vont jusqu’à plus de deux lieues dans la campagne ; le service en est très bien fait, et la population urbaine de toutes classes en fait un constant usage.

Pendant ma première journée, j’ai voulu aussi visiter quelques monuments, afin de me débarrasser le plus tôt possible du tribut que tout voyageur consciencieux doit payer à la curiosité officielle et obligatoire. Pour être sincère, je dois vous dire, lecteur, que je réserve ma vraie curiosité pour les choses qui ne se voient pas aussi facilement que les églises ou les bibliothèques et qui laissent des impressions alors que toutes les bâtisses du monde (je ne parle pas des œuvres d’art) laissent à peine des souvenirs.

Des édifices de Montevideo, je ferais tout aussi bien, sans doute, de ne vous point parler. C’est bien fait, c’est pratique, moderne, civilisé, commode, intelligent ; vous voyez que je ne leur marchande pas les éloges, mais ce n’est pas plus que ce que je viens de dire. Aucune critique n’est cachée sous mon approbation, si laconique qu’elle soit ; je me borne à constater qu’une description de la Poste, de la Bourse, du Palais du gouvernement, des marchés, voire même des églises et autres… curiosités de la capitale de l’Uruguay aurait de grandes chances de ne pas vous intéresser.