Je ne mentionnerai le Teatro Solis, fort belle salle confortablement installée et ornée avec goût, que parce que nous avons eu la satisfaction d’y entendre une œuvre nouvelle, dénommée sur l’affiche « la tan aplaudida opera Parisina, por el maestro Garibaldi. » Le maestro Garibaldi, de Montevideo (et non de Caprera), nous a paru agir sagement en faisant représenter sa pièce sur les bords de l’océan Austral ; non que la musique n’en soit admirable, ce que j’ignore, car, en ce temps de batailles entre les dilettanti, il est difficile de savoir à quoi s’en tenir en pareille matière, mais tout uniment parce que, au rebours du proverbe, il est prophète en son pays et ne le serait peut-être pas ailleurs. Parisina a donc été « tan aplaudida » en notre présence, que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, nous avons dû joindre nos impartiales manifestations au bruyant enthousiasme de nos voisins.

Résumant mes impressions sur le Théâtre Solis, son architecture, l’arrangement de la salle, l’œuvre représentée et l’interprétation des chanteurs, je puis assurer que ce qui m’a paru le plus intéressant et le plus artistique, c’est la beauté des femmes montévidéennes, groupées comme de frais bouquets de printemps aux deux premiers rangs des loges.

Elles ont le type espagnol, avec son éclat incomparable, son originalité, sa grâce d’un ordre tout particulier, sa hardiesse, pleine cependant de langueur et d’indolence ; mais, plus affiné, plus régulier, un peu français, parfois presque parisien. Les attitudes sont aisées et simples, les physionomies sont aimables, et le jeu de l’éventail n’a pas, grâce à Dieu, pris cette allure mécanique à laquelle un Castillan ne s’habituerait pas ; mais, s’il n’est pas moins expressif, il est cependant plus réservé et moins rapide.

En sorte que, tout compte fait, nous avons emporté du Théâtre Solis, de l’opéra nouveau, et de notre soirée, un fort agréable souvenir.

Le lendemain, nous avons été reçus au Cercle français avec la plus franche et la plus cordiale hospitalité. Tous les renseignements utiles sur le pays ont été mis à notre disposition, et toutes les excursions possibles nous ont été offertes par l’obligeance de nos compatriotes, qui nous ont reproché amèrement de ne faire auprès d’eux qu’un séjour de trop courte durée.

Après les félicitations, les poignées de main, une heure ou deux de conversations à bâtons rompus, dans lesquelles nous ne parlons que de l’Uruguay, et où on ne nous parle que de la France, nous voici en route pour une promenade aux environs. Il ne s’agit encore que d’aller dans une quinta (maison de campagne), à quelques lieues de là, goûter la cuisine des gauchos[3] ; mais on a projeté pour demain une excursion à l’un des saladeros[4] situés sur le versant du Cerro.

[3] Le gaucho est l’homme de la campagne, produit du mélange de l’Indien avec l’Espagnol.

[4] Abattoirs.

Notre expédition est dirigée par M. Charles Garet, le vice-président du Cercle, directeur du journal la France. Une demi-douzaine de calèches nous entraînent rapidement hors de la ville ; en arrière, rebondit un fourgon bourré de victuailles, parmi lesquelles, et comme pièces de résistance, quatre ou cinq churrascos, ou énormes quartiers de bœuf, destinés à être rôtis tout entiers. On a comblé les vides du fourgon à l’aide de petites caisses, renfermant un nombre respectable de bouteilles de bon bordeaux, et joint à ces éléments dignes d’intérêt tout un outillage de fourchettes et de couteaux, car nous mangerons en plein air, dans la pampa.

Ce n’est pas ainsi, je le reconnais, que se font les explorations scientifiques ; mais voyageant, comme dit le programme, pour notre instruction et pour notre plaisir, il faut bien de temps en temps nous conformer à cette seconde partie du règlement.