Le faubourg que nous traversons d’abord est d’aspect fort gai et surtout extrêmement varié. C’est un nid à maisons de campagne dans le genre de Passy, mais pas une seule d’entre elles qui ressemble à sa voisine. Il y en a de gothiques, de grecques, d’italiennes, de mauresques, de chinoises… Quelques-unes sont de haute fantaisie. Tout cela, peint des couleurs les plus tendres, est d’un affreux mauvais goût, comme vous pensez bien. — « Les architectes de ce pays sont donc doués d’une trop riche imagination ? » — Erreur. C’est un Français, un seul, qui a dirigé la construction de toutes ces villas. Informé par un ami des idées particulières des gens de Montevideo, il avait débarqué un beau matin portant sous son bras un album complet tout rempli de temples, de kiosques, de châteaux forts, de pagodes, de chalets et autres pièces montées. Au bout de six semaines, il ne suffisait plus à l’ouvrage. Voyez ce que vaut un bon renseignement.
Ces artistiques cottages, heureusement, sont entourés de charmants jardins. Nous sommes au plus fort du printemps, en pleine saison des fleurs ; si bien que les hautes charmilles, les grands arbres déjà touffus, en cachant une bonne partie des beautés architecturales qui défilent sous nos yeux, nous permettent de louer sans trop de réticences cette série de paysages de convention.
Après deux heures de route, nous arrivons à la quinta du señor Herrosa. C’est une grande propriété, admirablement tenue, avec château et dépendances, parterres, serres, jardins et bois. Aux confins de ce magnifique parc s’étend la plaine indéfinie, dont nous ne sommes séparés que par la petite rivière du Miguelete.
A l’ombre de saules gigantesques, on procède aux préparatifs du churrasco. En un instant, les énormes quartiers de viande ont été embrochés et déjà rôtissent devant nous, à l’entour d’un énorme brasier, où s’entassent en guise de bûches des arbres entiers garnis de leurs feuilles.
Pendant ce temps, nous attaquons les réserves ; la conversation prend une allure plus vive, les souvenirs viennent plus pressés à la mémoire ; ce grand air, cet horizon immense, ce repas original, quoique excellent, nous mettent dans la meilleure disposition du monde. Ce n’est pas la bonne humeur voulue des gens qui s’amusent « quand même » et pensent que le bruit fera venir la gaieté, sous prétexte que la gaieté amène souvent le bruit. C’est une satisfaction intime et complète, qui se traduit par un continuel échange de questions, de réflexions plus bizarres les unes que les autres, faites en toute sincérité, accueillies avec la meilleure bonne grâce.
Nous causons d’abord des choses de ce pays ; mais bientôt la curiosité s’envole, et c’est un véritable voyage en France que nous faisons avec nos nouveaux amis. On se raconte les histoires d’autrefois, on redit les vers de Musset, de Hugo ; on chante les immortelles vieilleries de Béranger. L’Uruguay ! où est l’Uruguay ? à deux mille lieues assurément de ce groupe en vestes et en chapeaux ronds, d’où s’échappent des refrains de Lecocq, des hémistiches de Murger, et qui, entre deux gorgées de vin de Champagne, trouve place pour une saillie d’une gauloiserie bien authentique.
Que nos aimables hôtes de Montevideo en restent bien certains, nous n’oublierons pas le « voyage autour d’un churrasco. »
Je ne vous dirai pas le retour au triple galop, par un tout autre chemin, et notre rentrée triomphale, et les joyeux « événements » de la soirée.
Le lendemain, malgré les fatigues de la veille, nous étions à cheval au lever du soleil pour aller visiter un de ces établissements d’abattage de bœufs qu’on nomme « saladeros. » Ce sont les great attractions du pays. En une heure et demie, nous avons franchi les quatorze kilomètres qui nous séparaient du but de notre excursion. Malheureusement (heureusement pour les âmes sensibles) on ne travaille au saladero qu’en été, c’est-à-dire dans quelques semaines ; il faudra donc nous contenter des explications qui nous seront fournies par le propriétaire du lieu. Tâchons d’être aussi clair et plus bref qu’il le fut.
« Saladero », endroit où l’on sale. Il n’y a pas à s’y tromper ; endroit aussi où on fait disparaître un bœuf comme un prestidigitateur une muscade. Voici comment :