Le vieillard qui vient de changer la peau de loutre qu’il avait sur le dos contre une boîte de conserves fait claquer ses dents pour indiquer qu’il a froid. Ne se croyant pas bien compris, il touche plusieurs fois sa peau, puis la manche de notre ami B…, placé à côté de lui, pour indiquer qu’il voudrait bien en avoir autant. B… se laisse attendrir, descend dans sa cabine et revient avec un costume complet d’été, dont le vieux Pêcherais est revêtu séance tenante.

Rien de plus comique que de voir ce grand sauvage tout habillé de blanc, dans ce pays de glace et par deux degrés de froid. Même quand il a mangé de l’Européen, supposition que son âge rend assez vraisemblable, il n’a pas dû être aussi content. Il se promène, se pavane, s’admire dans un miroir, qui ne l’étonne pas trop (il a dû en voir déjà) ; il plante ses mains recouvertes de débris de sardines dans les poches du veston ; c’est une joie sans pareille… Pendant qu’on les amuse avec une montre dont le tic tac les intrigue fort, notre professeur d’histoire naturelle examine leurs mâchoires, mesure leurs têtes, palpe leurs bosses, et je ne doute pas qu’ils ne prennent ces attouchements scientifiques pour des marques d’amitié ; car ils lui sourient aimablement et semblent le remercier.

Quelqu’un se met au piano. Shakspeare a dit : « Music sooths the savage breast. » Il avait deviné les sauvages des terres magellaniques : ils dressent les oreilles, restent un moment immobiles, se lèvent ; leur physionomie exprime d’abord l’inquiétude, puis l’étonnement. Bientôt ils dodelinent de la tête, et comme c’est une marche très rythmée qu’on leur joue, ils saisissent la mesure. S’encourageant l’un l’autre, ils s’approchent à petits pas de cette grande caisse qui chante. L’instrument se tait. Le plus brave de nos indigènes touche timidement une note du doigt et se recule ; enfin, rassemblant tout son courage, il plante vigoureusement ses deux poings sur le clavier, en regardant les autres avec une expression de crânerie qui nous fait éclater de rire. Ce sera alors à qui touchera le piano ; mais l’idée leur venant de regarder ce qu’il y a dedans, quelqu’un entame le galop d’Orphée pour faire diversion. On les prend par la main et on les fait danser. Les sauvages sont devenus d’une gaieté folle ; Parisiens et Pêcherais mêlés sautent et rient à se tordre…, sans savoir pourquoi, je le veux bien, mais de bon cœur, je vous assure. Il est évident qu’un être grave, transporté à bord de la Junon, nous aurait en ce moment tous pris pour des fous. Peut-être serait-il devenu fou lui-même… Aux derniers accords de l’infernal galop, nous les reconduisons jusqu’à la coupée et les poussons dans leur pirogue ; vieux pantalons, gilets déchirés, chapeaux défoncés, tout ce que nous avons de nippes en mauvais état et de hardes hors de service pleuvent sur leurs têtes, et bientôt l’embarcation disparaît dans les ténèbres.

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Avant que le soleil ait jeté son premier rayon sur les cimes des montagnes, la Junon était sortie de la baie de l’Isthme et continuait sa course rapide à travers les canaux étroits qui font communiquer le Smith-Sound et le canal Sarmiento. C’est un dimanche, et peut-être, depuis notre départ de France, n’avons-nous pas eu une plus belle journée que celle-ci. Dans quel pays sommes-nous, et sous quel climat vivons-nous ? Pas un nuage au ciel, qui, pour la première fois depuis huit jours, nous montre un azur bien franc, presque foncé. Nous glissons sur une mer unie, limpide et d’un magnifique vert sombre, dans laquelle se reflètent comme dans l’eau d’un lac les îles verdoyantes, les cascades, les vallées, les glaciers qui bordent la route. La température est d’une douceur exceptionnelle. Nous nous dirigeons maintenant presque droit au nord, et si la végétation a conservé le même caractère, elle nous apparaît plus puissante et donne par cela même au paysage un aspect plus gai et plus vivant.

Pour la première fois, on dit la messe dans le salon, garni de fougères, d’épines-vinettes et de branchages de toute sorte, arrachés aux fourrés de la baie de l’Isthme.

A une heure de l’après-midi, le commandant nous fait une agréable surprise : « Qu’on soit paré à mouiller ! » — Ceci nous annonce quatre ou cinq heures de promenade, de chasse, d’escalades, sans compter le principal attrait de ces courses en pays perdu…, l’imprévu ! La Junon range d’assez près la terre que nous avons à notre gauche, puis vient en grand sur tribord, stoppe et entre doucement dans un bassin fermé par de ravissantes petites îles couvertes d’arbres. « Tribord, mouillez ! » La lourde chaîne file bruyamment dans les écubiers. Nous sommes dans la baie de Puerto-Bueno.

On ne pouvait choisir meilleur mouillage ni plus joli endroit. Pendant qu’on amène les embarcations, nous allons nous équiper. Arrivés à terre, chacun poursuit sa route à sa guise ; le commandant fait des sondages ; M. Collot, accompagné de deux amateurs d’histoire naturelle, va augmenter ses collections. Celui-ci, aux pieds agiles, a déjà commencé l’ascension du plus haut pic, et celui-là, qui espère rencontrer des indigènes, se charge, outre un arsenal complet, d’un grand sac de tabac et de bibelots qu’il compte échanger avantageusement. Le plus grand nombre est en quête de gibier, et tout ce qui sait tenir un crayon a dans la poche un album, petit ou grand.

Bref, armés jusqu’aux dents et vêtus comme des contrebandiers, ayant plutôt l’air de conquérants que de touristes, nous disparaissons tous dans la forêt vierge.

Avec mon compagnon Jules C…, je me fraye difficilement un passage à travers des bois peu élevés, mais très touffus de hêtres, de bouleaux et de frênes. Nous rencontrons aussi des houx, des bruyères très hautes, d’énormes fougères et une grande variété d’arbres et d’arbustes dont les noms nous sont inconnus.