Après avoir franchi une ondulation de terrain en dos d’âne, nous redescendons de l’autre côté, mais la marche devient fort difficile. Nulle part on n’aperçoit une parcelle de terre ; nous foulons une couche d’humus, formée de végétaux décomposés, de vieilles souches pourries enveloppées de mousses et de lichens ; parfois nous enfonçons jusqu’à la ceinture dans des crevasses que rien n’indique à la vue. Les arbres sont ici beaucoup plus élevés et fournissent un ombrage épais. Nous avançons en allant de l’un à l’autre, écartant ou tournant les obstacles à mesure qu’ils se présentent. Une quantité de petits oiseaux au plumage gris et noir gazouillent autour de nous.

Le travail des siècles a pu seul rendre fertiles ces collines et ces îles rocheuses. Un germe déposé a produit un arbuste chétif, qui a retenu entre ses faibles racines un peu d’humidité et de terre, il vieillit, tombe, pourrit, se recouvre de mousse, donne le germe à une douzaine d’arbustes qui, à leur tour, poussent, grandissent pour vieillir et tomber encore ; si bien que l’accumulation constante des détritus, en donnant sans cesse naissance à de nouveaux végétaux a fini par nourrir toute une forêt qui ira toujours en grandissant et en s’étendant de plus en plus.

Une heure de glissades, de chutes, de culbutes à travers ces impénétrables fourrés, nous amenèrent au bord d’un charmant petit lac d’eau douce dans lequel se déversent les eaux d’un autre lac un peu plus grand. Nous y retrouvons plusieurs de nos chasseurs.

— Eh bien ! Combien de victimes ?

— Hélas ! Seulement deux canards et une oie ; mais nous avons vu un Patagon !

— Pas possible.

— Mais si, vraiment. Vu, de nos yeux vu, ce qui s’appelle vu…, là-bas, sur le sommet de cette montagne, une grande silhouette, très grande, qui a paru nous observer quelques minutes et qui, malgré nos démonstrations pacifiques, s’est éclipsée. Nous avons voulu l’atteindre, mais c’est trop loin et trop haut. Et nous vous sommons de consigner l’incident sur vos tablettes ; il est assez extraordinaire pour que le public en soit informé, d’autant plus qu’on affirme que cette partie de la côte est déserte.

— Comment donc ! Mais certainement… Très intéressant. Oh ! je le relaterai. Grande silhouette sur une grande montagne…; c’était sûrement un Patagon. Que vous êtes heureux !

Avant de regagner la Junon, nous relevons les inscriptions suivantes, plantées un peu partout, sur la terre et dans les îles : Ramsès, 23/6/78. — Ariadne, 19 Jan. 78. — H.M.S. Penguin, Jan. 5th 78. — Aiguillette (les autres caractères effacés, la planche trouvée à terre). — Patagonia, 8 nov. 73. — Canonera peruana Pilcomayo, comm. D. A. S. Muñoz, 11 Diciembre 74. — Christopho Columbo, 11/9/78.

La nuit est venue, et une fois réunis à bord, nous constatons l’absence de notre camarade Ed. S…, un robuste enfant de l’Alsace, voulant toujours « donner la main » aux manœuvres et toujours le premier aux excursions. Nous l’avons surnommé le « matelot ». On crie, on appelle. Pas de réponse… On hisse deux fanaux en tête du mât. Pendant qu’on envoie un canot à terre pour l’attendre et allumer un feu qui lui montre la direction, les commentaires vont leur train : il a perdu son chemin, — il est tombé dans un précipice, — il a été enlevé par les indigènes… — et mangé peut-être ! Enfin, un coup de fusil se fait entendre du rivage, nous répondons au signal et quelques minutes après notre ami est à bord. Mais dans quel état ! Le visage et les mains déchirés par les épines, les vêtements en lambeaux, trempé, meurtri… Il nous raconte qu’ayant escaladé la plus haute montagne, il s’est égaré dans les bois au retour et s’est vu forcé de traverser presque à la nage un des lacs pour ne pas se perdre de nouveau dans les fourrés.