Bon nombre de mes compagnons, réunis à Marseille depuis une huitaine, impatients de partir et fatigués d’attendre, parlaient de se désister. L’expédition était compromise.

C’est alors que M. Biard, ayant reçu le commandement le 31, avait annoncé le départ pour le lendemain 1er août, et mené l’ouvrage de telle sorte qu’en douze heures de travail on avait obtenu le résultat dont je viens de parler. Mais à sept heures du soir les feux de la machine étaient allumés ; il n’y avait plus à douter, la Junon allait partir.

Quelques mots sur notre nouveau logis. C’est un steamer à hélice de construction anglaise, un peu lourd de formes, point jeune mais solide, et capable assurément de remplir la rude mission qu’on lui a imposée. Il mesure 76 mètres de long sur 9 de large et jauge 750 tonnes. Installé primitivement plutôt pour le transport des marchandises que pour celui des voyageurs, le nombre de cabines était insuffisant ; aussi a-t-il fallu en construire de nouvelles à notre intention.

La Junon n’est pas un marcheur de premier ordre ; cependant elle peut atteindre une vitesse de onze nœuds, et sa mâture est assez forte pour pouvoir bien utiliser les vents favorables.

En somme, c’est un bon navire.

Après dîner, comme il nous restait quelques heures de liberté, j’en profitai pour me mettre à la recherche d’un de nos compagnons de route qui n’avait pas paru à bord. C’était M. de R…, un étranger, mais grand ami de la France et grand voyageur, fort riche, d’âge respectable et parfait gentleman. Je le trouvai à son hôtel, tranquillement installé devant un excellent menu.

— Eh bien ! la Junon va appareiller. Vous ne venez pas ?…

— Ma foi ! non. Vous êtes venu pour moi, vous êtes bien aimable… Asseyez-vous, je vous en prie. Un verre de champagne ?…

— Vous renoncez au voyage ?

— Oh ! pas du tout ; mais j’ai réfléchi. Ce n’est pas la peine de me mettre en route maintenant. Qu’allez-vous voir pour commencer ? Gibraltar, Tanger, Madère. J’ai vu tout ça. Je vous rejoindrai à Rio… ou à Buenos-Ayres.