Le temps, un peu brumeux dans la matinée, s’est enfin éclairci et nous donne une belle après-midi. Vers huit heures du matin, nous franchissons le passage le plus étroit de cette originale traversée. On le nomme Guia narrows. Il y règne un fort courant qui s’engouffre entre deux plages rocheuses, distantes d’un jet de pierre l’une de l’autre.

Il suffit à la Junon de se tenir bien au milieu du chenal pour passer ainsi dans un grand lac, compris entre les îles Chatham et Hanovre et l’archipel de la Mère-de-Dieu. Bientôt nous entrons dans le canal Wide, où les terres se resserrent de nouveau, et, comme la veille dans le canal Sarmiento, nous naviguons pendant quelques heures entre deux rangées de collines.

Cependant l’aspect général n’est plus le même. Quoique notre route se continue presque directement au nord, la végétation redevient rare, les montagnes se dressent altières, inaccessibles. La côte de Patagonie à notre droite est parsemée de glaciers ; celle de l’île Wellington, à gauche, plonge dans la mer d’énormes masses granitiques abruptes, sillonnées de cascades, couronnées d’arbres à leurs sommets, mais dont les versants sont presque tous dénudés. Le plus remarquable, le plus imposant de ces promontoires est le cap Bold, dont la paroi est absolument verticale sur une hauteur de plus de 200 mètres. Cette gigantesque muraille, qui me rappelle le passage supérieur des Portes-de-Fer du Danube, marque l’entrée d’un nouveau canal taillé entre deux coupures et s’ouvrant à angle droit sur notre gauche.

Avant de nous y engager, nous naviguons au milieu de glaces flottantes très nombreuses, venant d’un immense glacier situé droit devant nous, et descendant le bras de mer où nous sommes, poussés par une fraîche brise. Ces icebergs sont, en moyenne, de la grosseur d’une forte embarcation. De temps en temps, on incline un peu la route pour éviter les plus grands, pendant que les fins tireurs de notre bande font assaut d’adresse pour toucher ceux qui passent à 60 ou 80 mètres de nous. Le Grand-Glacier (c’est le nom qui lui est donné sur la carte) présente à ce moment un spectacle magnifique ; il se développe sur une étendue de 3 ou 4 kilomètres et nous laisse entrevoir d’immenses champs de neige, de gros blocs d’un bleu éclatant qui forment le plus pittoresque contraste avec les couleurs sombres, les tons durs des montagnes qui nous entourent de tous les côtés.

La Junon, contournant le cap Bold, tourne brusquement sur bâbord. Une demi-heure après, à la nuit tombante, nous étions de nouveau mouillés dans une petite baie, ressemblant beaucoup à celle de l’Isthme, que l’heure avancée et le temps devenu soudainement pluvieux ne nous permirent pas d’explorer.

Nous avions encore une journée de marche pour sortir des canaux latéraux, et, dans cette journée, restaient à franchir les passages les plus difficiles. Ayant quitté le havre Grappler de très bon matin (c’est le nom de notre troisième et dernier mouillage), nous donnâmes dans l’Indian Reach un peu après le lever du soleil ; là, nous rencontrâmes cette curieuse variété de canards que les Anglais ont appelés steam ducks (canards vapeur), qui ne peuvent se servir de leurs ailes que pour battre l’eau et semblent imiter un bateau à roues lorsqu’ils courent sur la mer en la frappant à chaque coup d’aile.

Cet endroit offre quelques dangers, parce qu’il contient plusieurs roches cachées qui ne sont peut-être pas toutes connues. Pour la première fois depuis notre entrée dans le détroit de Magellan, la vitesse habituelle de dix nœuds fut ralentie et un officier envoyé en vigie dans la mâture. L’Indian Reach franchi sans encombre, il nous restait encore, comme dernière et plus délicate épreuve, à passer le goulet ou détroit Anglais, à l’entrée duquel nous nous présentâmes vers dix heures.

Je ne décrirai pas la manœuvre, qui ne serait bien compréhensible que la carte sous les yeux, et n’aurait d’intérêt que pour les marins. Je me bornerai à dire que presque toutes les difficultés sont réunies sur ce point : le passage est fort étroit, sinueux, barré par plusieurs îlots, difficiles à distinguer les uns des autres ; il y a, de plus, quelques hauts-fonds dont rien ne signale la présence. Ainsi que dans la plupart des endroits très resserrés, les courants ont là une grande force.

Il faut arriver avec une vitesse bien calculée et, une fois engagé, manœuvrer sans hésitation, car on ne doit même pas songer à revenir en arrière. A un certain moment nous dûmes serrer la côte de si près que nos vergues rasaient les branches des arbres.

Bref, nous avons passé le goulet Anglais comme le reste. Une heure après, des torrents, des fleuves de pluie fondaient sur la Junon, naviguant maintenant sur le large canal Messier et donnant toute sa puissance pour en sortir avant la nuit close.