Jamais la nature n'avait été aussi belle, ni aussi douce. On touchait à la fin septembre. Un soleil doré répandait sa tendresse vaporeuse sur le royaume de la Loire. Corot n'eût pas mieux fait. Jacques posa sa main sur celle de Christine: elle était glacée. Lui, dans le paysage aimable et joyeux, ne pensait qu'à la vie. Elle, ne songeait qu'à la morte vers laquelle ils couraient à quatre-vingts à l'heure.

Quand ils arrivèrent à Coulteray, les cloches de la petite église du village et celle de la chapelle du château se mirent à sonner leur glas funèbre:

—On va sans doute l'inhumer aujourd'hui, fit Christine, dont les yeux se mouillèrent. Ah! je voudrais la revoir une dernière fois: je sais bien ce que je lui murmurerais à l'oreille!... Pourvu que nous arrivions avant la cérémonie!

Quant à Jacques, il lui était de plus en plus impossible de se mettre à l'unisson de ces tristes pensées. Il en voulait à la défunte de lui ravir le charme de l'heure. La vision de ce petit bourg à flanc de coteau, apparu dans la verdure et mirant ses murs blancs, ses toits pointus, ses champs et ses vignes dans la belle nappe de diamant de la rivière qui, quelques kilomètres plus loin, allait se jeter ou plutôt se perdre dans la Loire, ce beau ciel, cette fluidité de l'atmosphère, la joie accueillante des visages rencontrés jusqu'alors sur le bord du chemin, sur le seuil des maisonnettes qui s'ouvraient sans mystère sur leur bonheur domestique, ne l'avaient pas préparé à entendre cette lugubre litanie du bronze que se renvoyaient les deux clochers, lesquels semblaient n'avoir été bâtis que pour annoncer noces et baptêmes.

Le village était désert. L'auto le traversa et passa devant l'auberge de la Grotte aux Fées sans avoir rencontré âme qui vive. On l'eût dit abandonné.

La voiture franchit alors le pont de briques, où vient aboutir la route serpentine qui conduit, sous les ramures d'un boqueteau, au château debout sur le coteau, en face.

Les œuvres du moyen âge et de la Renaissance abondent dans ce pays et en rehaussent partout la beauté... Il n'est pas un voyageur qu'un sentiment d'admiration n'ait arrêté devant les ruines imposantes ou les magnifiques fragments des anciens châteaux du Châtelier, de la Guerche, de Roche-Corbon, de l'Isle-Bouchard, de Montbazon, de Chinon, d'Amboise, de Loches, d'Azay-le-Rideau... Le château de Coulteray ne dépare pas cette collection.

Il n'est pas moins remarquable par son architecture de guerre, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses tours, que par les frises et les bas-reliefs si délicatement taillés sur sa façade... La légende affirme que Diane de Poitiers fut pour beaucoup dans les enjolivements de cette redoutable demeure et que Catherine de Médicis travailla à la transformer en un confortable manoir... Au surplus, le moyen âge lui-même paraît gai dans ce charmant pays.

«Il fallait que cette pauvre Bessie-Anne-Élisabeth, née Clavendish, fût bien malade pour ne point guérir ici!» se disait Jacques.

À la porte de la première enceinte du château, ou plutôt de ce qui restait de la première enceinte (des pierres, des plantes grimpantes et des fleurs), ils descendirent d'auto. Il y avait foule dans «la baille». Toute la contrée environnante était là. On était venu aux obsèques par curiosité, par superstition... car on est très curieusement superstitieux dans le pays de Coulteray... plus peut-être que dans tout le reste de la Touraine et certainement autant qu'en Bretagne, mais d'une autre manière.