Vladimir continuait de les menacer de la colère du général!

Rouletabille s'attendait à ce qu'ils fussent tous passés par les armes avant cinq minutes.

Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas qui était destiné à la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite musulmane.

L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains d'Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d'horreur et tout éclaboussée de ce jeune sang vermeil.

Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l'état-major de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s'installer à Almadjik.

Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s'en furent, entourés de comitadjis, comme des prisonniers.

Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s'aperçut qu'Ivana pleurait. Il en eut le coeur tout chaviré, car il pensa qu'elle songeait à cette pauvre enfant qu'elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit textuellement:

—Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit. D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants bulgares, comme est morte ma petite soeur Irène… Non, je pleure seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de couteau qui m'était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire!…

Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut, décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais…

VI