Le 1er octobre 1757, nouvelle libéralité en faveur de l'abbé de Boufflers. Non content des bénéfices qu'il lui a déjà accordés en différentes circonstances, le roi de Pologne, «bien informé des bonnes vies, mœurs, suffisance, capacité et conversation du sieur Stanislas-Catherine de Boufflers», lui fait don d'une pension de 600 livres sur l'abbaye de Sainte-Marie de Pont-à-Mousson[ [47].
Quelques jours plus tard, encore à la sollicitation de Stanislas, Louis XV nomme le prince de Beauvau au poste envié de capitaine des gardes du corps. Le prince quitte Lunéville le 31 octobre, pour se rendre à Versailles remplir ses nouvelles fonctions, et le 12 novembre il prête serment entre les mains du roi. A partir de ce moment il ne fait plus à Lunéville que de rares apparitions, il habite presque toujours Paris ou Versailles.
Si le roi de Pologne obtenait de son gendre tout ce qu'il voulait quand il s'agissait des familles de Beauvau ou de Boufflers, il en était tout différemment quand Tressan était en jeu. Rien n'avait pu apaiser la colère de Mme de Pompadour et faire cesser la disgrâce qui frappait le gouverneur de Toul. Cependant le pauvre Tressan éprouva en 1756 une satisfaction d'amour-propre qui dut le consoler un instant des déboires que lui attirait la haine de la favorite. Frédéric lui envoya le diplôme de l'Académie de Berlin et Maupertuis fut même chargé de lui demander s'il accepterait, en Prusse, le même grade et le même traitement que ceux qu'il avait en France.
Mais Tressan répondit au roi très noblement:
«Sire, Votre Majesté me console de mes malheurs, mais dussent-ils encore s'accroître, je suis Français, je me dois au Roi mon maître et à ma patrie.... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je cessais de lui être fidèle.»
Cette conduite pleine de dignité n'épargna pas au comte une nouvelle déconvenue, et la plus cruelle de toutes. La guerre qui depuis quelque temps menaçait entre la France et la Prusse avait fini par éclater. Tressan avait été désigné parmi les officiers généraux qui devaient prendre part à la campagne. La douleur du malheureux officier fut sans bornes lorsqu'il apprit que Mme de Pompadour, inflexible, avait fait rayer son nom. C'était lui enlever toute chance de se distinguer et, par suite, tout espoir d'avancement; c'était briser sa carrière irrémédiablement. Tressan resta anéanti. Il lui fallut cependant se résigner, et demeurer dans son triste gouvernement pendant qu'autour de lui tous ses amis, tous ses rivaux, le prince et le chevalier de Beauvau, le marquis de Boufflers, Saint-Lambert[ [48], etc., etc., partaient joyeusement pour faire campagne.
Il n'eut d'autre ressource pour se consoler que le culte des lettres et l'amitié de ses amis.
Tressan, depuis de longues années, était en relations avec Voltaire et ils échangeaient même des lettres assez fréquentes. Le séjour du comte en Lorraine et ses relations avec la Cour de Lunéville n'avaient pas mis un terme à leurs effusions épistolaires, bien au contraire; il semble même qu'ils aient provoqué chez le philosophe un redoublement de tendresse. Le gouverneur, du reste, que cette amitié flattait prodigieusement, ne manquait jamais l'occasion de témoigner à son illustre ami les égards les plus respectueux.
Aussitôt après les fêtes de Nancy, et dès que le fameux discours d'inauguration eut été imprimé, l'auteur s'était empressé d'en envoyer un exemplaire à Voltaire. Ce dernier était alors installé près de Lausanne, dans un ermitage charmant où il se consolait des déceptions qu'il avait éprouvées à la Cour de Prusse.
Le philosophe remercie aussitôt son correspondant de cet aimable envoi et en même temps il se rappelle au souvenir de tous ceux qu'il a connus à Lunéville, quelques années auparavant.