«Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les fanatiques et les fripons forment de gros bataillons et les philosophes dispersés se laissent battre en détail; on les égorge un à un, et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun...

«D'Alembert fait bien de quitter et les autres font lâchement de continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts, vous ferez une action de grand général de les engager à se joindre tous, à marcher serrés, à demander justice, et à ne reprendre l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice et liberté honnête. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un homme comme vous doivent avoir du poids. C'est à vous de donner du cœur aux lâches.

«Vous persistez donc dans le goût de la physique. C'est un amusement pour toute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet d'histoire naturelle? Si vous avez commencé, vous ne finirez jamais. Pour moi, j'y ai renoncé et en voici la raison: un jour, en soufflant mon feu, je me suis mis à songer pourquoi du bois faisait de la flamme; personne ne me l'a pu dire et j'ai trouvé qu'il n'y a point d'expérience de physique qui approche de celle-là.

«J'ai planté des arbres et je veux mourir si je sais comment ils croissent. Vous avez eu la bonté de faire des enfants et vous ne savez pas comment.

«Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur; d'ailleurs je ne vois guère que charlatanisme et, excepté les découvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est système absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux.

«Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent du Nord. C'est encore une belle invention que les poêles dans les antichambres: j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver. Un bon cuisinier est encore un brave physicien: cela est rare à Lausanne. Plût à Dieu que le mien pût vous servir de grosses truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous le long de mon beau lac de Lausanne, à Genève.

«Recevez les tendres respects du vieux Suisse.

«V.»

Quelques mois plus tard Voltaire revient encore sur le sujet de l'Encyclopédie qui le passionne:

«Aux Délices, 22 mars 1758.