«Mon adorable gouverneur, je suis toujours très fâché que les auteurs de l'Encyclopédie n'aient pas formé une société de frères; qu'ils ne se soient pas rendus libres; qu'ils travaillent comme on rame aux galères; qu'un livre qui doit être l'instruction des hommes devienne un ramas de déclamations puériles qui tient la moitié des volumes; tout cela fait saigner le cœur; mais depuis cinquante ans, c'est le sort de la France d'avoir des livres où il y a de bonnes choses et pas un bon livre.»
Puis il invite Tressan à le venir voir dans sa petite mais ravissante retraite:
«Si vous vous mettez à voyager autour de votre province, mon cher gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des comédies à Lausanne. Nous vous en donnerons de nouvelles.
«Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne; vous me faites trop d'honneur? J'ai une maison commode et bien bâtie dans un faubourg, elle sera château quand vous y serez. Je fais actuellement le métier de jardinier dans ma petite retraite des Délices qui serait encore plus délices si on avait le bonheur de vous y posséder.
«Conservez vos bontés au Suisse.
«V.»
En juin, nouvelle lettre du solitaire et non des moins aimables.
«7 juin 1758.
«M. de Florian, mon très cher gouverneur, ne sera pas assurément le seul qui vous écrira du petit ermitage des Délices. C'est un plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je n'ai joui de cette consolation: ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de choses à dire qu'on ne dit rien...
«Comme cette lettre passera par la France, c'est encore une raison pour ne rien dire. Quand je lis les lettres de Cicéron et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps des Postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe à l'autre traîne avec elle un inconvénient assez triste, c'est qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses qu'on peut ouvrir son cœur.