«Je suis pénétré des bontés de Mme de Boufflers et je voudrais l'en venir remercier. Je suis depuis quelques jours chez l'Électeur palatin; j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire que je lui suis obligé. J'en ferais davantage pour votre Cour, pour Mme de Boufflers et pour vous.
«J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nommé les Délices, auprès de Genève; je suis devenu jardinier, vigneron et laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne fait en grand, que je plante, déplante, et bâtisse des nids à rats, quand il rêve des palais.
«Je déteste les villes, je ne puis vivre qu'à la campagne, et, étant vieux et malingre, je ne puis vivre que chez moi: il est fort insolent d'avoir deux chez moi et d'en vouloir un troisième, mais ce troisième m'approcherait de vous. J'ai très bonne compagnie à Lausanne et à Genève, mais vous êtes meilleure compagnie. Mes Délices n'ont que soixante arpents, coûtent fort cher et ne me rapportent rien du tout: c'est d'ailleurs terre hérétique, dans laquelle je me damne visiblement et j'ai voulu me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru tout propre à faire mon salut, attendu qu'il me rapporte 10,000 livres de rente et que j'enrage d'avoir des terres qui ne me rapportent rien. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi à cause de la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis c'est tout? Il n'y a rien là à cultiver, à labourer et à planter.
«J'ai une nièce qui joue Mérope et Alzire à merveille, toute grosse et courte qu'elle est, et qui, malgré le droit des gens de Puffendorf et de Grotius, a été traînée dans les boues à Francfort-sur-Mein, en prison au nom de Sa gracieuse Majesté le Roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du moins jusqu'à présent, je me crois obligé en conscience de lui laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré. Voilà ce qui m'a fait penser à Fontenoy. Il n'y a plus qu'une petite difficulté, c'est de savoir si on vend cette terre.
«Quoi qu'il en soit, la tête me tourne de l'envie de vous revoir. Ma reconnaissance à Mme de Boufflers.
«Si vous voyez l'évêque de Toul, dites-lui que le bruit de ses sermons est venu jusque dans le pays de Calvin et que ce bruit-là m'a converti tout net.
«Avez-vous à Commercy M. de Tressan? C'est bien le meilleur et le plus aimable esprit qui soit en France. Et M. Devau, jadis Panpan? est-il aussi à Commercy? Conservez-moi un peu d'amitié. Comment va votre machine, jadis si frêle? Je suis un squelette de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs tels que vous les inspirez.»
Nous ne possédons pas la réponse de Saint-Lambert; il est probable qu'elle ne fut pas favorable et que Stanislas, qui ne voulait se créer de difficultés ni avec son gendre ni avec le Père de Menoux, montra peu d'empressement à recevoir son ancien ami. Toujours est-il que Voltaire renonça à son projet et qu'il se résigna à vivre «en terre hérétique».
«Les Délices.
«J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y êtes, écrivait le philosophe à Tressan, et y arriver comme Triptolème avec le semoir de Mme de Château-Vieux; il m'a paru que je ferais mieux de rester où je suis. J'ai combattu les sentiments de mon cœur, mais quand on jouit de la liberté, il ne faut pas hasarder de la perdre. J'ai augmenté cette liberté avec mes petits domaines. J'ai acheté le comté de Tournay, pays charmant qui est entre Genève et la France, et qui ne paye rien au roi, et qui ne doit rien à Genève. J'ai trouvé le secret que j'ai toujours cherché d'être indépendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de vivre avec vous.