En apprenant que Mme de Graffigny avait légué tous ses papiers au lecteur de Stanislas, Collé, furieux d'être frustré d'un héritage sur lequel il comptait, écrivait ces lignes pleines de fiel:
«Elle a laissé ses manuscrits à M. de Vaux. C'est bien le plus sot homme et l'esprit le plus faux qui soit dans la nature, une vraie caillette. Mme de Graffigny avait vécu beaucoup avec lui en Lorraine et il avait été toujours bassement son complaisant, ainsi qu'il l'a toujours été de toutes les femmes de qualité qui l'ont voulu avoir à leur suite comme un animal privé. Il est depuis longtemps le souffre-douleur de la marquise de Boufflers et est chez elle comme une espèce de valet de chambre bel esprit.»
Pauvre Panpan! être devenu lecteur du Roi de Pologne, académicien de Nancy, l'intime ami de la marquise de Boufflers, et se voir traité de «caillette, de complaisant, de valet de chambre bel esprit!» Heureusement pour lui il ignorait ces injures aussi plates qu'injustes et que dictait seule une basse jalousie.
Il serait cruel de dire que Mme de Graffigny mourait à propos, et cependant le mauvais état de ses affaires était tel qu'elle était menacée de tomber dans la misère noire.
Généreuse comme tous les prodigues, elle avait fait par son testament de nombreux legs. Elle n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il serait impossible de les acquitter; on ne put même pas payer les dettes assez considérables qu'elle laissait derrière elle.
Mme Helvétius était restée intimement liée avec son ancienne protectrice et sa mort lui causa un réel chagrin. Mue par un sentiment de piété presque filiale, elle voulut préserver de l'oubli la mémoire de son amie et elle adressa à Panpan cette lettre touchante:
«Voré, 1758.
«Mon cher Panpan, voulez-vous bien que je pleure avec vous la perte commune que nous avons faite dans Mme de Graffigny? Vous avez été dans tous les temps l'ami de son cœur et elle vous en donne à sa mort une marque bien chère. Elle vous lègue tous ses écrits, c'est sa volonté expresse qu'ils vous soient tous remis. Je vous dirai, pour sa gloire et pour notre consolation, que tout Paris les attend avec la plus vive impatience. Je crois, mon cher Panpan, que vous aimez trop son nom et sa réputation pour frustrer l'attente du public. Sans doute, dès qu'on vous les aura remis, vous travaillerez sans relâche à les rendre dignes de son juste empressement et à en donner une édition qui soit également honorable à l'auteur et à l'éditeur: mais ne croyez-vous pas, mon cher Panpan, qu'il soit nécessaire que vous veniez passer à Paris au moins un an pour vous mettre en état de la mieux faire par les secours et les avis des gens de lettres qui chérissaient la gloire de notre amie commune autant qu'ils chérissaient sa personne?
«Vous pensez quel intérêt nous y avons tous les deux. Il me semble que ma douleur augmente mon attachement et que je ne puis recevoir de consolation qu'autant que je pourrai contribuer à rendre la mémoire de ma chère maman immortelle! Vous êtes bien en état, mon cher ami, de me donner cette satisfaction, mais je me défierais un peu de votre paresse, qui peut-être n'est occasionnée que par votre mauvaise santé, que je craindrais de rendre encore plus mauvaise par ce travail. Cependant, si vous vous sentez la force et le courage de l'entreprendre, je vous prie très instamment de le faire, par l'intime assurance que j'ai que vous le ferez mieux que tout autre, inspiré surtout par l'amitié. Mais il ne faut pas perdre de temps. Il faut profiter des dispositions présentes du public. Elles sont tout à fait heureuses, elles peuvent ne pas durer. Rien n'est si léger et si inconséquent que ce même public, il ne faut pas le laisser languir, il nous en punirait.