«Partez donc, mon cher Panpan, aussitôt ma lettre reçue. Je crois cela nécessaire; il s'agit de la gloire de votre plus tendre amie. Vous devez tout oublier pour elle, l'amitié vous en fait une loi indispensable.

«Recueillez chemin faisant tout ce que vous trouverez de lettres d'elle et faites-en un choix. Je vous attends avec la dernière impatience. J'oubliais de vous dire de ramasser aussi toutes les anecdotes les plus intéressantes de sa vie; car, à la tête de ses ouvrages, il faudra, s'il vous plaît, que vous en donniez un abrégé dans lequel vous aurez soin de développer, avec toute la force et l'énergie dont vous êtes capable, la grandeur de son âme, la sensibilité inouïe de son cœur, la pénétration et l'étendue de son esprit. Vous la connaissez mieux que personne, ainsi vous êtes plus en fonds pour en faire un portrait digne d'elle et de vous et de la postérité; attachez-vous surtout à faire connaître cette douce et sublime philosophie du cœur qui caractérisait ses mœurs et ses ouvrages.

«Je vous embrasse, mon cher Panpan, de tout mon cœur, et mon mari aussi[ [59]

S'absenter pendant un an! quitter Mme de Boufflers, tous ses chers amis de Lorraine, ses livres, ses fleurs, ses habitudes, ses manies, et tout cela pour rendre hommage à un souvenir très tendre assurément, mais si lointain! Vraiment Mme Helvétius en parlait à son aise.

C'est qu'elle était bien loin de se douter de l'état d'âme de Panpan. La vérité est qu'il avait perdu de vue son amie depuis bien des années et qu'il ne ressentit sa perte qu'assez faiblement. Non seulement il ne songea pas un instant à se rendre à Paris, ainsi qu'on l'en priait si instamment, mais il ne s'occupa pas davantage de préparer une publication destinée à glorifier les mérites littéraires de Mme de Graffigny.

L'ingratitude de Panpan envers celle qui avait guidé ses premiers pas était, en somme, très humaine et très naturelle; on doit cependant la déplorer. On se rappelle l'entrain endiablé, la verve incomparable des lettres écrites de Cirey en 1739; toute la correspondance de Mme de Graffigny, si l'on en peut juger par quelques rares spécimens, était sur le même ton. En ne recueillant pas ses lettres et en ne les publiant pas, Panpan nous a privés d'une œuvre charmante qui aurait classé Mme de Graffigny parmi les meilleurs et les plus spirituels épistoliers du dix-huitième siècle.

CHAPITRE XI
1757-1759

Difficultés politiques en Lorraine.

On se rappelle que les difficultés politiques qui avaient troublé les premières années du règne de Stanislas s'étaient peu à peu apaisées; la noblesse avait cessé son hostilité et s'était franchement ralliée au nouveau souverain. Depuis 1744 Stanislas vivait en paix.