«Un peuple, disait la Cour, qui ne subsiste que par la culture des terres, se ruine et périt s'il n'est ménagé par une juste proportion de ses forces avec les travaux qui lui sont imposés; l'arracher aux occupations qui lui donnent la subsistance, pour l'attacher à des ouvrages qui ne lui procurent ni nourriture ni salaire, le forcer à s'éloigner de son champ pour l'employer pendant des semaines, des mois entiers à des travaux pénibles et gratuits, c'est épuiser à la fois sa fortune et sa santé.»

On n'a pas oublié qu'au moment de la guerre de la succession d'Autriche, M. de La Galaizière avait imposé, au mépris de toute justice, l'impôt du vingtième à la province, tel qu'il existait en France[ [60].

Cet impôt était d'autant plus inique que la Lorraine ne faisait pas encore partie du royaume de Louis XV, et qu'elle n'était en hostilité avec personne. Dans tous les cas, il ne pouvait être appliqué qu'en temps de guerre; cependant, même après la signature de la paix, il continua à être perçu. C'est en vain que les magistrats avaient protesté, La Galaizière était resté sourd à leurs légitimes revendications.

En septembre 1757, lorsque s'ouvrit la guerre de Sept ans, le chancelier émit la prétention d'établir un second vingtième. L'indignation fut générale dans la province. La Cour Souveraine, se faisant l'interprète de la population, refusa absolument de reconnaître le nouveau règlement. Malgré les injonctions réitérées du Roi, elle ne voulut pas obéir, tout en protestant de son respect et de son amour pour la personne du monarque.

Stanislas exila le procureur général; puis il fit venir à Lunéville le premier président et un autre député, et il leur parla avec affection et bienveillance.

Il les supplia d'avoir pitié de son âge, de ses efforts pour rétablir la concorde, de ne pas troubler par de pénibles divisions les quelques jours qui lui restaient à vivre:

«Je suis infiniment touché des assurances que me donne ma Cour Souveraine de son attachement pour ma personne, leur dit-il; je le serais bien plus encore si cet amour qu'on me témoigne était le même pour mon gouvernement, qui en est inséparable.

«J'ouvre ici mon cœur, qui n'est point du tout disposé ni à punir avec rigueur, ni à fléchir avec indignité... ma santé affaiblie par mon âge ne saurait supporter aucune tracasserie. Je jouis de la douceur de la paix sous la faveur de l'heureux règne et de la puissance de Louis XV, mon gendre; au bout du compte, ce pays qui me sert d'asile est son domaine perpétuel; je ne le gouverne qu'avec juridiction viagère; ainsi désormais si je ne puis être assez heureux que de concourir au zèle de ma Cour Souveraine, qui prétend être au-dessus du mien pour le bien de l'Etat, je veux qu'on adresse toutes les remontrances directement au Roi Très Chrétien sur lesquelles la résolution prise n'exigera de moi que l'exécution.»

La situation du Roi était fort difficile. D'un côté il était au désespoir de la misère de ses sujets; il reconnaissait la justice de leurs réclamations et il aurait voulu leur obtenir un meilleur sort; d'autre part, il était attaché à son chancelier, il le redoutait et entendait à tout prix le soutenir. Or, La Galaizière se montrait intraitable et il exigeait l'enregistrement de l'édit.

Le 28 avril, le président reçut l'ordre de se rendre à Lunéville avec treize de ses collègues. Il refusa. Onze conseillers furent exilés. La Cour suspendit ses séances.