Au bout de peu de temps, Stanislas voulut donner lui-même l'exemple de la conciliation et il rappela huit conseillers. Seuls MM. de Châteaufort, avocat habile et estimé, Protin et de Beaucharmois demeurèrent en exil.

Malgré la bonne volonté évidente du Roi, la Cour ne consentit pas à reprendre ses séances.

Le déchaînement contre M. de la Galaizière était général: on l'avait surnommé le loup et l'on invitait la noblesse à le traquer comme une bête fauve. Le pays était inondé de libelles contre lui; on avait proposé de descendre la châsse de saint Sigisbert et de la promener par la ville comme dans les temps de calamité publique, dans l'espoir qu'elle délivrerait la province du fléau qui la dévastait.

Tout le pays était bouleversé et les esprits au dernier degré de la surexcitation. M. de Raigecourt-Fontaine avait écrit à un de ses parents une longue lettre politique où il ne désignait le chancelier que sous le nom du monstre. Il avait chargé une femme mariée qu'il avait séduite, Mme Biet, de faire parvenir cette lettre. Le mari s'en empara et la porta au chancelier, qui la remit au Roi. Celui-ci, enchanté de cette découverte qu'il appelait «un coup du ciel», disait qu'il donnerait «quatre millions pour poursuivre le Raigecourt.»

On répandait tant de libelles et de calomnies contre le chancelier, le déchaînement contre lui était si général, que Mme de la Galaizière finit par s'en émouvoir. Le Roi lui écrivit aussitôt pour lui donner sa parole qu'il ne se séparerait jamais de son mari; il l'engageait en même temps à se rassurer, lui disant que le plus grand plaisir qu'elle pût faire à ses ennemis était de marquer quelque crainte.

Un des adversaires les plus violents du chancelier était la vieille marquise des Armoises, nièce du prince de Craon, qui habitait le château de Fléville, et qui jouissait d'une grande influence dans la province. Elle aimait beaucoup Stanislas et le voyait fréquemment. Elle ne manquait jamais dans ses conversations avec lui d'attaquer La Galaizière, si bien que Stanislas, impatienté, finissait par l'éviter. Un jour où, grâce à la connivence de Mme de Boufflers, la vieille marquise avait pu forcer la porte du Roi, celui-ci s'écria fort en colère: «Marquise, je n'ai pas l'honneur d'être un Alexandre, mais la ville de Nancy est une Babylone!»

Au mois de juillet 1758, Stanislas, obsédé de toutes ces tracasseries, décida, pour y échapper, d'aller passer quelques semaines au château de Commercy. Avant de s'éloigner, il fit venir M. de Marcot, procureur général, et il le chargea de dire aux membres de la Cour Souveraine qu'il partait pour Commercy pour ne plus entendre parler d'eux, qu'il les abandonnait, qu'ils pouvaient s'adresser au roi son gendre, etc.

La vérité est que Stanislas était désolé de ne pouvoir mettre fin à ces querelles et qu'il trouvait que la France lui faisait jouer «un fort sot personnage».

Après son séjour à Commercy, il se rendit à Versailles, décidé à demander à Louis XV de reprendre le gouvernement de la Lorraine, dont il ne voulait plus se mêler, puisqu'il n'était pas le maître de s'y faire obéir. Son intention était de se retirer à Saint-Germain ou à Meudon, près de sa fille, pour y finir paisiblement ses jours. Mais quand il s'ouvrit de ses projets à Marie Leczinska, elle y fit la plus vive opposition.

En attendant, les ministres du Roi mettaient en avant toutes sortes de combinaisons pour venger M. de la Galaizière et punir la Cour Souveraine. Tantôt on proposait de la supprimer et de faire ressortir les bailliages au parlement de Metz; on aurait en même temps supprimé les conseils et la chancellerie de Lorraine. Tantôt on faisait venir le parlement de Metz à Nancy, etc. En dépit des objurgations de sa fille, Stanislas, dans un grand conseil tenu devant les ministres, proposa pour sa tranquillité personnelle d'abandonner une partie de son autorité. On lui répondit qu'il serait encore bien plus tranquille s'il abandonnait complètement le pouvoir.