A cette proposition, la reine de France, qui était présente, se leva indignée et elle dit aux ministres «qu'elle n'étoit plus surprise si le royaume étoit si mal gouverné; qu'apparemment les conseils qu'ils donnoient au Roy Très Chrétien ne valaient pas mieux que celui qu'ils venoient de donner à son père; elle ajouta encore beaucoup d'autres choses, avec une éloquence et une force qu'on ne lui croyoit pas.»

Tous ces projets étaient dangereux, étant données les liaisons qui existaient déjà entre les divers parlements du royaume; il était à craindre que le Parlement de Paris ne prît fait et cause pour la cour de Nancy. Il parut plus sage de rester dans le statu quo.

Stanislas se résigna donc à conserver un pouvoir qui lui était à charge, mais quand il vit que la Cour de Versailles était décidée à lui laisser les responsabilités, il chercha la solution la moins défavorable à ses sujets.

Sur ces entrefaites, on apprit que le duc de Choiseul était appelé au ministère des affaires étrangères à la place de M. de Bernis et qu'il allait traverser la Lorraine en revenant de Vienne.

En arrivant à Blamont, le duc apprit la mort de sa mère[ [61], qui venait de succomber à Nancy, le 25 novembre. Il s'arrêta à Fléville et il eut le lendemain une longue conférence avec Mme des Armoises, la maréchale de Mirepoix et le prince de Beauveau, qui venait de l'armée de Contades avec son neveu de Chimay. Il ne fut question que des affaires de la Cour Souveraine. En qualité de Lorrain, Choiseul n'aimait pas La Galaizière; il n'aimait pas davantage les jésuites, qui soutenaient le chancelier; il écouta donc avec bienveillance les doléances de ses compatriotes.

A peine au ministère, il donna des ordres en conséquence. La Galaizière dut céder en partie; il consentit à remplacer le deuxième vingtième par un abonnement fixé à un million de livres tournois.

Aussitôt, Stanislas rappela les exilés et la Cour consentit à reprendre ses séances.

Cette nouvelle fut accueillie dans toute la Lorraine par des transports de joie. Le jour où MM. Protin et de Beaucharmois revinrent à Nancy, tous les habitants se portèrent à leur rencontre jusqu'à deux heures des portes de la ville. Les principaux magistrats les haranguèrent, la foule des carrosses était énorme; sur tout le parcours retentissaient des acclamations enthousiastes. Le soir, on tira des boîtes d'artifice, on fit des illuminations; ce fut un véritable triomphe.

Ces manifestations n'avaient pas uniquement pour cause la joie de revoir les exilés; elles avaient surtout pour but de montrer la haine que l'on portait au chancelier.

Le retour de M. de Châteaufort fut particulièrement brillant. Beaucoup de ses amis vinrent au devant de lui jusqu'à Lunéville. Il eut la sagesse de vouloir se dérober aux ovations qu'on lui préparait, estimant qu'il ne convenait pas à des magistrats d'échauffer le peuple, mais il ne put cependant éviter l'éclat qui l'attendait à Saint-Nicolas, où se trouvaient une grande partie de ses collègues. Il y eut «sonnerie, des boëtes, des: Vive la Cour Souveraine et M. de Châteaufort!». A partir de Bon-Secours, la ville était illuminée. C'était une ivresse et une «démence véritable» dans tout Nancy; on poussait des cris de joie, on criait: le pot de terre a cassé le pot de fer! si bien que M. de Châteaufort était en même temps «flatté, honteux et fâché de tout ce tintamarre».