En août de la même année, le roi de Pologne éprouva un chagrin véritable. Son officier d'office, le célèbre Gilliers, cet artiste culinaire qui avait publié le Cannaméliste français et que Stanislas, qui avait la passion de la cuisine, traitait plutôt comme un ami que comme un serviteur, succomba à une cruelle maladie[ [69].

Pendant les dernières heures du pauvre Gilliers survint un incident assez burlesque. Il était à l'agonie, on ne pouvait plus, depuis longtemps, lui arracher ni paroles ni gestes. Tout le monde croyait qu'il avait perdu connaissance. Au pied du lit, quelques femmes récitaient les prières d'usage en pareil cas, lorsque l'unes d'elles interrompit ses litanies pour dire à ses compagnes: «Heureusement que Mme Gilliers est encore fraîche et qu'elle trouvera aisément à se remarier.»—«Vieille garce!» s'écria d'une voix étranglée le moribond, en se dressant sur sa couche et en regardant avec colère la femme qui avait parlé. Tous les assistants, terrorisés, s'enfuirent; Gilliers, épuisé par l'effort, retomba sur sa couche et rendit aussitôt le dernier soupir.

Au mois de janvier 1760, Stanislas, eut encore le regret de voir disparaître un homme avec lequel il entretenait de fréquents et agréables rapports, Bernard Conigliano. C'était un négociant fort habile, d'une grande probité et que le monarque tenait en haute estime: aussi lui avait-il accordé le privilège des fournitures de la Cour avec le titre de «marchand du Roy de Pologne», changé plus tard en celui, plus vague et plus relevé, d'«agent du Roy.» Conigliano était né à Strasbourg, où son père, assesseur au «Grand Sénat» de cette ville, avait eu l'occasion de rendre d'importants services à Stanislas pendant les dures années de Wissembourg. Le jeune Conigliano s'était attaché à la fortune du prince et l'avait suivi à Lunéville, où il s'était marié. Il laissait plusieurs enfants.

CHAPITRE XIV
1758-1760

La vie de la Cour.—Les représentations dramatiques.—Passage du prince Xavier de Saxe.—Arrivée du nain Borwslaski.—Chagrin de Bébé.—Les réunions chez la marquise de Boufflers. Mme Durival.—Galanteries de Panpan.—Fâcheuse aventure de Mlle Alliot.

Les désastres de la guerre de Sept ans avaient-ils eu quelque influence sur la cour de Lunéville, et Stanislas avait-il ressenti comme il convenait les revers réitérés qui frappaient les armées de son gendre? En aucune façon, et c'est à peine si l'on paraissait se douter en Lorraine de l'état critique du gouvernement français. Cependant, à la fin de 1759, la situation financière devint si désastreuse que l'état se trouvait acculé à la faillite. Pour éviter une aussi fâcheuse extrémité, Louis XV invita ses fidèles sujets à envoyer à la monnaie leur vaisselle plate ou montée, et lui-même donna l'exemple.

Stanislas, quoi qu'il lui en coûtât, ne crut pas pouvoir se dispenser d'imiter la conduite de son gendre et il fit déposer son argenterie à la monnaie de Metz.

Ce sacrifice accompli, et ce tribut payé à ses relations de famille, la vie folâtre continua plus que jamais, sans souci des difficultés où se débattait la France.

Malgré son grand âge, Stanislas avait conservé son entrain et sa gaîté d'autrefois; dans les fêtes incessantes qui se donnaient à la Cour, il ne se contentait pas d'être un spectateur bienveillant, il payait de sa personne: pas un bal n'avait lieu où il ne dansât tantôt avec Mme de Boufflers, tantôt avec Mme de Bassompierre, tantôt avec quelque autre dame de sa société.