«Aux Délices, ce jeudi.

«Vous ne trouverez peut-être pas à Bitche beaucoup de philosophes, vous n'y aurez pas de spectacles, vous y verrez peu de chaises de poste en cul de singe, mais en récompense vous aurez tout le temps de cultiver votre beau génie, d'ajouter quelques connaissances de détail à vos profondes lumières. Vos amis viendront vous voir, vous partagerez votre temps entre Lunéville, Bitche et Toul; et qui vous empêchera de faire venir auprès de vous des artistes et des gens de mérite qui contribueront aux agréments de votre vie?

«Il me semble que vous êtes très grand seigneur; cinquante mille livres de rente à Bitche sont plus que cent cinquante mille à Paris. Je ne vous dirai pas que votre règne vous advienne, mais que les gens qui pensent viennent dans votre règne.

«Si je n'étais pas aux Délices, je crois que je serais à Bitche, malgré frère Menoux.»

Si Voltaire daigne couvrir de fleurs son modeste confrère, celui-ci, on peut le supposer, n'est pas en reste de compliments et de flagorneries. Le patriarche ayant envoyé à Stanislas son Histoire de Charles XII, c'est Tressan et Panpan alternativement qui en font la lecture au Roi en présence de Mme de Boufflers. L'enthousiasme du prince n'a pas de bornes, et comme il ne peut écrire, ayant presque complètement perdu la vue, c'est Tressan qui est chargé de transmettre à l'auteur les compliments du monarque. Voici en quels termes il s'en acquitte:

«A Commercy, ce 11 juillet 1759.

«Vous allez vous moquer de moi, mon cher et divin maître et ancien ami, mais je conçois trop la noirceur de l'envie et combien mille esprits rampants cherchent à répandre le doute sur les récits les plus fidèles et les vérités les mieux prouvées pour ne vous pas envoyer en bonne forme un certificat dicté d'après ce que je viens d'entendre dire au roi de Pologne; le destructeur des mensonges imprimés dédaignerait-il en ce moment mon zèle pour constater la vérité scrupuleuse qui règne dans votre Histoire de Charles XII!

«Le roi de Pologne a été transporté de plaisir tant que la lecture de cette histoire a duré; il en aime le style enchanteur, il admire les traits d'un grand maître qui caractérisent en peu de mots les vertus, les faibles, l'héroïsme d'un souverain ou le génie de différentes nations; le prince enfin, dans l'enthousiasme où il était, m'a fait l'honneur de me dire, en présence de la marquise de Boufflers et de plusieurs personnes de sa Cour, ce que je vais rapporter dans mon certificat ci-joint; j'ai senti à l'instant tout l'intérêt qu'un de vos anciens amis doit prendre à votre gloire, et celui qu'un honnête homme doit à tout ce qui peut constater la vérité d'une histoire si singulière et si intéressante; j'ai demandé au roi de Pologne la permission de vous envoyer littéralement ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire; non seulement il me l'a permis, mais même il m'a ordonné de vous l'écrire et de vous assurer de son estime et de son amitié.

«Je doute que vous ayez jamais à faire usage du témoignage du roi de Pologne, quelque respectable, quelque honorable qu'il soit pour vous, mais si quelque vil littérateur osait jamais attaquer cette histoire, je vous prie de faire imprimer ce certificat, qui serait même signé par S. M. polonaise sans la peine qu'elle a présentement à écrire, et qui le sera quand vous le voudrez par les personnes les plus éclairées de la cour.

«Donnez-moi de vos nouvelles à Commercy; vous devez en vérité un remerciement à notre cher et aimable roi de Pologne pour l'amitié, le feu qu'il a porté dans son jugement sur cette histoire, et pour le sentiment qui l'a porté à m'ordonner de vous en rendre compte sur le champ.