La fin de l'année 1761 avait été marquée par un triste événement: le 15 septembre, Mme de la Galaizière, dont la santé était depuis longtemps fort ébranlée, avait succombé à ses maux.
L'année 1762 commença encore sous de fâcheux auspices. D'abord l'on apprit la mort du fils de M. de Bercheny. Le malheureux jeune homme était attaché à l'armée de Contades et il avait été enlevé par une violente attaque de petite vérole.
Puis une véritable épidémie d'influenza se déclara à Lunéville, et, en dépit de toutes les précautions, fit dans la ville de terribles ravages. Le carnaval n'en fut pas moins gai, car il n'était pas d'usage à cette époque, quoi qu'il advint, de s'abandonner à la tristesse.
Pour occuper le Roi, Mme de Boufflers et son fils le chevalier s'efforçaient d'apporter dans les réunions de la Cour la plus grande animation possible. Il y eut nombre de soupers, de bals et de redoutes; plusieurs troupes vinrent donner des représentations; celle de Fleury, entre autres, joua le Père de famille, Tancrède, les Trois Sultanes, etc. Stanislas et la marquise ne manquèrent pas une seule représentation.
Bien qu'il se laissât assez facilement distraire, le Roi était assiégé de pénibles préoccupations et ses courtisans les plus intimes, la favorite elle-même, avaient quelquefois bien de la peine à l'arracher aux pensées affligeantes qui l'obsédaient.
Depuis quelques années, il s'inquiétait vivement de la situation des jésuites. Il leur était profondément attaché, et les attaques violentes dont ils étaient l'objet lui déchiraient le cœur, en même temps qu'elles lui inspiraient pour l'avenir une grande anxiété. Ayant entendu parler en 1760 d'un jeune professeur de l'Ordre, Joachim Cerutti, qui donnait les plus belles espérances, il demanda qu'on le lui envoyât à la Mission de Nancy, dans le but de lui confier la défense de l'Institut menacé.
Cerutti était né à Turin en 1738. Après avoir fait de brillantes études chez les jésuites de cette ville, il s'était fait admettre dans la Société, et il promettait d'en devenir un des plus célèbres adeptes.
Se conformant au désir de Stanislas, Cerutti, sous la direction des Pères de Menoux et Leslie, composa une défense de l'Ordre qui parut en 1762[ [102]. La plume alerte et vive du jeune Père fit merveille et son Apologie provoqua beaucoup d'admiration.
L'année suivante, Stanislas, désireux de récompenser le brillant défenseur des jésuites, le fit admettre à l'Académie de Nancy.
En même temps, Cerutti était accueilli et fêté par toute la société lorraine; la protection avérée de Stanislas lui ouvrait toutes les portes; il fut bientôt en commerce d'amitié avec la marquise des Armoises, Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, Panpan, et la meilleure compagnie de Lunéville.