Le séjour de Mesdames fut fort agréable. Tous les matins elles allaient à la messe aux Capucins à sept heures; il y avait musique à cette occasion. Tout le monde y courait pour voir les princesses et écouter l'orchestre et les chanteurs. Le Roi avait donné à ses petites-filles une partie de ses musiciens et chaque jour elles entendaient un concert des mieux choisis. Quatre cents hommes détachés du régiment de Royal-Navarre formaient une garde d'honneur.
Le comte de Croix, pour distraire les princesses, organisa des bals, des promenades dans les environs, des fêtes champêtres; dans une salle en planches on donna la première représentation du Mariage de Figaro; Beaumarchais, qui faisait lui-même une saison d'eaux, avait dirigé les répétitions. Enfin M. de Croix fit tout ce qu'il put imaginer pour varier les plaisirs. Par sa gaîté et le charme de son esprit, il contribuait beaucoup à l'agrément de toutes les réunions. Il réussit si bien que Plombières était devenu «un petit Versailles». «L'honnête liberté, l'aimable décence, l'enjouement le plus naturel, les ris, les jeux et les grâces composaient la cour de Mesdames».
Une fête entre toutes fit sensation; ce fut celle donnée par la comtesse de Civrac dans une ferme qu'elle possédait dans la montagne, à une demi-lieue de la ville. Une grange avait été décorée de guirlandes de fleurs et de feuillages qui formaient des panneaux et des losanges ornés des chiffres des princesses en fleurs et en rubans.
Comme l'usage des carrosses était impraticable dans ce pays montagneux, on avait arrangé des chars pour transporter les invités. Celui de Mesdames, disposé «d'une façon commode et galante», était traîné par quatre bœufs blancs; celui destiné aux personnes de la suite était attelé de quatre bœufs noirs.
Après un concert d'airs champêtres des mieux ordonnés, les princesses «collationnèrent avec plaisir». Le repas était à peine terminé que quatre bergères, galamment vêtues et accompagnées de moutons enrubannés, se présentèrent et invitèrent quatre personnes de la suite de Mesdames; ils dansèrent une contredanse exécutée par deux musettes, deux hautbois et un basson. Cette contredanse ouvrit le bal et on dansa jusqu'à la nuit.
Comme l'année précédente, Stanislas vint à plusieurs reprises voir ses petites-filles.
Lors de sa seconde visite, il leur donna une feuillée dans le bois, près de la grange Civrac. Ayant appris qu'il y avait non loin de là une fontaine, il s'y fit porter et il en fut émerveillé: «C'est une des beautés de la nature, dit-il, et je veux qu'elle porte mon nom[ [105].» Il fut fait suivant son désir.
Pendant l'un de ces séjours, il rencontra la sœur de la Dauphine, la princesse Christine de Saxe, qui voyageait incognito sous le nom de comtesse de Henneberg. Elle se rendait à Versailles dans l'espoir d'y trouver un établissement en rapport avec son rang.
C'est à l'instigation de Marie Leczinska que la princesse s'était arrêtée à Plombières. En effet, malgré la mort de Mme de La Roche-sur-Yon, la Reine n'avait pas renoncé à ses anciens projets; elle caressait toujours l'espoir de voir se réaliser un mariage qui enlèverait Stanislas à une liaison irrégulière, et bien que le Roi eût quatre-vingt-deux ans et la princesse Christine vingt-neuf, c'est sur cette dernière que Marie Leczinska avait jeté les yeux.
Lorsqu'elle avait mis loyalement son père au courant de ses intentions, le vieux Roi lui avait spirituellement répondu: