Au mois d'août 1763, la princesse de Beauvau vint faire un séjour en Lorraine avec sa fille. Après quelques semaines charmantes passées tantôt à Haroué, auprès de Mme de Craon, tantôt à Lunéville avec ses belles-sœurs et à la cour de Stanislas, la princesse regagnait Paris lorsqu'elle tomba malade à Commercy de la petite vérole. Dès le premier jour, la maladie prit un caractère des plus inquiétants. Mmes de Boufflers et de Bassompierre accoururent auprès de leur sœur, mais ni leurs soins ni leur dévouement ne purent la sauver. La princesse succomba le 6 septembre, à midi.

Son neveu, le prince de Turenne, avait pu encore la revoir; quant à son mari et à son frère, le duc de Bouillon, ils arrivèrent trop tard.

Pendant son agonie, faisant allusion à la liaison connue du prince de Beauvau, la pauvre femme ne cessait de s'écrier: «L'étoile de Mme de Clermont m'a tuée!»

M. de Beauvau «regretta en elle une femme qu'il avait toujours vue contente de lui. Elle était bonne, gaie, ignorante et d'une simplicité tout aimable. Elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve également les femmes des égarements, des inquiétudes et de l'humeur». Mais si le prince la traitait avec considération et s'il avait pour elle les plus grands égards, son cœur était ailleurs; en vrai mari du dix-huitième siècle, il négligeait sa femme et rendait des soins à la veuve du comte de Clermont d'Amboise, qu'il avait rencontrée dans le monde et pour laquelle il s'était épris de la plus violente passion.

Au physique comme au moral, c'était une femme délicieuse, et les contemporains la louent à l'envi: «La figure de Mme de Clermont, sans être régulière, a toujours fait plus d'impression que celle des beautés les plus parfaites; on en est plus occupé que frappé et elle plaît longtemps. Parmi les femmes qui font honneur à leur sexe, il n'y en a pas dont l'esprit soit plus à elle. Elle a de la gaîté, mais décente et modérée, elle jouit de celle des autres; son caractère est élevé, noble, généreux; son amitié est égale, vive, raisonnable; on ne craint avec elle ni les caprices ni l'art infernal des tracasseries.»

Peu de temps après la mort de sa femme, le prince, plus amoureux que jamais, épousa Mme de Clermont; il avait alors quarante-trois ans, et elle en avait trente-quatre. Jamais on ne vit un ménage plus tendrement uni et, pour la rareté du fait, il vaut la peine d'être signalé. M. et Mme de Beauvau s'adoraient et s'adorèrent jusqu'à leur dernier jour. «Leur union fut du petit nombre de celles qui démentent l'assertion de La Rochefoucauld qu'il n'y a pas de mariages délicieux[ [107]

A la vue de cette intimité si douce, de cette union incomparable, unique peut-être au dix-huitième siècle Saint-Lambert, qui resta jusqu'à la mort du prince le commensal habituel de la maison, écrivait:

«J'ai été le témoin assidu de leur vie; qu'il me soit permis de leur en marquer toute ma reconnaissance: je dois sans doute leur rendre grâce des services qu'ils ont rendus à mes amis et à moi, mais c'est en versant des larmes de tendresse et d'admiration que je les remercie de m'avoir fait jouir pendant quarante années du spectacle de leur bonheur et de leur vertu.»

Depuis qu'il régnait en Lorraine et jouissait après tant d'aventures d'une vie calme et paisible, Stanislas avait profité des loisirs forcés qu'il devait à sa nouvelle existence pour s'adonner à un de ses goûts favoris et mettre au jour de nombreux opuscules sur la politique et la philosophie. Ces œuvres, qui partaient d'un bon naturel mais qui n'avaient qu'une médiocre valeur, étaient, comme de juste, accueillies par les courtisans avec des transports d'admiration.

En 1763, le secrétaire du Roi, M. de Solignac, eut l'idée de réunir toutes ces œuvres éparses et d'en faire une édition complète, qui perpétuerait à jamais les sentiments généreux du monarque et resterait comme un monument impérissable à sa gloire.