Peu de temps après le départ du comédien, Stanislas vit arriver la princesse Christine, cette bonne abbesse de Remiremont qui, l'année précédente, avait fait un si méchant accueil au brillant chevalier de Boufflers. Bien que la princesse ne fût pas toujours des plus aimables, Stanislas l'accueillait cependant avec plaisir; ses visites apportaient une précieuse diversion à la monotonie de la vie.
La future abbesse était venue pour assister à la fête du Roi, et ce dernier, charmé d'une si délicate attention, écrivait à Marie Leczinska:
«9 mai 1765.
«Mon très cher cœur, votre chère lettre est un beau bouquet pour ma fête, que j'ai planté au fond de mon cœur pour qu'il ne se fane jamais. J'ai fait aujourd'hui parodie à Marly: je viens de dîner à Chanteheu. La plus belle pièce de mon cabinet est Mme la princesse Christine, qui me tient compagnie et qui en fait le plus bel ornement. Il faut s'étourdir en jouissant du beau temps qu'il fait, pour ne pas songer à tout ce qui fait de la peine.»
Marie Leczinska, la princesse Christine et Mme de Boufflers n'étaient pas seules à fêter l'anniversaire de Stanislas.
A Nancy, on avait l'habitude de faire un feu de joie sur la place du marché de la ville neuve, mais les maisons qui entouraient la place étaient toutes en bois et leurs propriétaires redoutaient toujours avec raison de voir leurs immeubles contribuer, plus qu'ils ne l'auraient désiré, à l'éclat des réjouissances publiques. En 1765, on décida de supprimer cette dangereuse illumination et de la remplacer par un feu d'artifice sur la place Royale. Une décoration de boiserie peinte ornait les quatre faces du piédestal de la statue de Louis XV, des transparents en bleu clair laissaient voir à jour les chiffres du Roi de Pologne et ces mots: Vive Stanislas le bienfaisant!
A neuf heures du soir, une foule immense garnissait la place; toutes les croisées étaient remplies du plus beau monde. On fit faire un grand cercle à environ vingt-cinq pas de distance de la grille et on fit partir successivement les artifices des quatre faces aux acclamations du peuple, «qui criait vive le Roi! de très bon cœur.»
Un des derniers plaisirs de Stanislas, et non des moindres, est de s'occuper de son Académie; il en parle souvent avec Tressan et Solignac et il recherche avec eux tout ce qui peut rehausser l'éclat et augmenter la réputation de cette fondation, qu'il regarde comme une des plus utiles de son règne. En dépit de son âge et de ses tristesses, le bon Roi n'a pas renoncé aux succès littéraires et il cherche encore à obtenir les suffrages de ses confrères; mais pour ne pas les influencer et être bien sûr de la sincérité de leur appréciation, c'est toujours sous le voile de l'anonymat qu'il se présente à leurs suffrages, anonymat si transparent que personne n'en est la dupe, sauf le Roi lui-même.
Au mois de mai 1765, Solignac vient mystérieusement apporter au président de l'Académie, M. du Rouvrois, un opuscule qui a pour titre: Recueil de diverses matières; c'est, dit-il, l'œuvre d'un jeune homme qui donne des espérances et qui, avant de se lancer dans la carrière littéraire, désire savoir de la bouche même des meilleurs juges s'il doit poursuivre sa voie ou s'arrêter.
L'Académie se réunit le 29 mai pour juger le travail qu'on lui présentait, et comme personne n'ignorait que le bon jeune homme était âgé de quatre-vingt-huit ans, l'assistance fut à peu près au complet.