«Je viens de louer une petite maison sur les bords de la Moselle, bâtie, embellie par le prince d'Elbeuf; on y voit les statues d'Antinoüs, de Narcisse, de Bacchus, d'Anteros; il reste une place vide, j'y placerai celle du cher Panpan. Cependant je me prépare à brûler des parfums et purifier cette solitude. Envoyez-moi quelque chose qui ait touché à Mme de Boufflers, cela suffira pour répandre une flamme plus pure, et inspirer d'autres sentiments à ceux qui l'habiteront.»
M. et Mme de Tressan possédaient en effet une maison vaste et commode, ce qui leur permettait de recevoir leurs amis et les nobles personnages qui de temps à autre traversaient la ville. C'est ainsi que Tressan a quelquefois l'heureuse fortune d'accueillir Mme de Boufflers et ses amies de la cour. Malgré la modicité de ses ressources, il n'est sorte de frais qu'il ne fasse en leur honneur.
Dans les premiers jours de juillet, la princesse de la Roche-sur-Yon s'arrête quelques heures à Toul avec sa suite et elle daigne accepter un goûter chez le gouverneur. Laissons Tressan lui-même raconter la galante réception qu'il offre à ses invitées et les charmantes surprises qu'il leur ménage.
«A Toul, ce 10 juillet 1750.
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«Le lundi Mlle de la Roche-sur-Yon me fit l'honneur de venir descendre chez moi avec Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Saint-Germain, de Lambertye, et la «divine mignonne», que j'eus le bonheur de mener p.....
«En arrivant, la princesse trouva une table couverte de crèmes, de fruits rouges, de glaces, de toutes espèces de fleurs, de meringues, et un buffet avec de fort bon café; toutes les dames eurent de beaux bouquets. Comme je n'ai point de faucon, j'étais embarrassé, mais Mme de Boufflers ne voulut jamais permettre que je fisse mettre jonquille à la broche; cela aurait retardé la princesse.»
Tressan ne se contente pas d'offrir aux dames un goûter fort galant, il a encore pour elles les plus délicates prévenances; il sait qu'en voyage, on se trouve souvent fort dépourvu, et il a disposé près de la salle à manger un asile discret où elles peuvent trouver cachées sous un monceau de fleurs de précieuses ressources. Le comte lui-même nous raconte son ingénieuse invention et le succès qu'elle obtint auprès de ses illustres convives:
«Dans le cabinet à côté il s'élevait une pyramide entrelacée et couronnée de fleurs. J'avais eu une attention extrême de n'en admettre aucune qui n'eussent des couleurs aussi vives, aussi brillantes que le teint de Mme de Lambertye ou celui du beau prince quand il a fait une bonne plaisanterie ou une pointe.
«Cette pyramide était bâtie de petits bourdaloues dignes d'une dévote, et à l'usage qu'on en a fait, s'ils pouvaient parler, comme celui d'acajou, ils me diraient sûrement les plus jolies choses du monde.
«Je fus comblé des bontés et des marques d'amitié de la princesse et des dames, et elles me parurent contentes de la galanterie du Tressanius.»