Malheureusement, quand le roi s'ouvrit de ses projets à M. de la Galaizière, il se heurta à des objections de toutes sortes. Le chancelier ne lui cacha pas le peu de goût qu'il éprouvait pour une société de beaux esprits qui échapperaient à sa juridiction et qui, pour se donner de l'importance, trouveraient spirituel de créer un foyer d'opposition.

La vérité est que le chancelier, qui avait pour mission de détruire peu à peu l'autonomie de la Lorraine, était dans l'obligation, de par ses fonctions mêmes, de s'opposer à tout ce qui de près ou de loin pouvait contribuer à reconstituer cette autonomie.

Stanislas, toujours pacifique, et quoi qu'il lui en coûtât, s'inclina devant la volonté de son terrible chancelier, et il attendit patiemment qu'une occasion meilleure lui permît de mettre son projet à exécution.

L'arrivée du comte de Tressan allait lui faciliter l'accomplissement de ses désirs.

Tressan était déjà membre de l'Académie des sciences de Paris, des Académies de Londres et d'Édimbourg; sa réputation littéraire et scientifique était grande; en somme, c'était un personnage considérable et dont l'opinion n'était pas de peu d'importance.

Mis au courant des projets avortés du Roi et de Solignac, le comte s'empressa de les adopter, et il composa pour les défendre un mémoire qui, s'il faut en croire Durival, était «fort séduisant et d'un style enchanteur».

Pour ne pas heurter de front l'opposition du chancelier, et ne pas éveiller de nouveau ses susceptibilités, il fut convenu que la future académie prendrait modestement le titre de bibliothèque publique, et, en apparence, ne serait destinée qu'à «ceux qui voudraient s'instruire». Elle devait être surveillée par des censeurs royaux, qui seraient appelés en même temps à décerner chaque année des prix aux Lorrains qui se distingueraient dans les lettres et les arts.

Tressan, le véritable inspirateur de la société, ne voulait pas avouer les motifs tout politiques qui l'obligeaient à tant de prudence; et il abritait sous des raisons purement littéraires l'humilité de la nouvelle création. C'est ainsi qu'il écrivait à un de ses amis:

«Toul, 16 décembre 1750.

«Je vais à Lunéville pour un grand projet que le roi de Pologne veut exécuter; ce prince, après avoir fait les établissemens les plus utiles pour l'éducation et le bonheur de ses sujets, veut couronner l'ouvrage en établissant une bibliothèque publique et une société littéraire. Il sent bien que les sciences et les belles-lettres sont presque dans leur berceau en Lorraine, et que ce seroit compromettre l'honneur d'une académie naissante et même du fondateur que de prétendre l'élever tout d'un coup au ton des anciennes académies. Il va donc commencer par fonder la bibliothèque des prix, et quelques pensionnaires qui n'auront d'abord que le nom de censeurs; les gens qui lui sont attachés travailleront de leur côté à former une société, et des conférences, qui à mesure qu'elles deviendront plus fortes et plus complètes pourront se joindre au premier établissement, et alors la totalité pourra prétendre au nom d'académie ou de société royale; je vais tâcher de trouver quelques moyens sages de concilier l'utile, l'agréable, et la prudence[ [16]