Voilà les trois jouets d'un Roi cher au Lorrain,
Griffon, son chien, son singe, avec Bébé, son nain.

Mais un monarque n'est pas fait pour s'éterniser dans la douleur, il fallait réagir.

Tout le monde donc à la Cour se met en frais pour occuper Stanislas et le détourner de ses pensées amères; Mme de Boufflers plus que tout autre cherche à l'amuser et, bien qu'elle soit elle-même assombrie par la perte d'une amie très chère, elle fait violence à ses sentiments intimes.

Bientôt la vie reprend son cours et dans le désir de lutter contre des tristesses trop légitimes, on se laisse presque emporter au delà du but; il semble qu'une véritable rage de plaisirs se soit emparée à cette époque de la cour de Lorraine.

A Lunéville, à Nancy, à Commercy, à la Malgrange, partout où réside le roi, on n'entend parler que de fêtes et de réjouissances de toutes sortes. Le carnaval de 1750 est particulièrement brillant.

Stanislas s'est installé à Nancy, à l'Intendance, et il s'est fait accompagner de sa musique; tous les jours, il y a concert, assemblée, redoute, comédie, etc. On a construit une nouvelle salle de spectacle, et c'est la troupe de Nancy qui en a la primeur. On joue la Servante justifiée et Cénie, la pièce nouvelle que Mme de Graffigny vient de faire représenter à Paris avec un succès étourdissant. Bébé danse deux fois sur le théâtre, et il est couvert d'applaudissements.

Lunéville n'est pas moins bien partagée. Stanislas y fait venir les comédiens italiens appelés bouffons; le 18 mai ils donnent devant le Roi le Joueur et la Serva padrona. Les deux principaux interprètes sont Manelli et la demoiselle Tonnelli; leurs mérites réciproques soulèvent des discussions sans nombre.

Les soupers, les bals masqués, les représentations dramatiques se succèdent sans interruption; on n'a pas un instant de repos. Toute l'ancienne «troupe de qualité» qui, sous la direction de Voltaire, a si bien interprété autrefois les pièces du répertoire, est de nouveau mise en réquisition; cette fois c'est Mme de Boufflers elle-même qui paie de sa personne et se transforme en impresario; non seulement elle dirige les répétitions avec un zèle que rien ne peut lasser, mais elle monte sur les planches et charme tout l'auditoire par la finesse de son jeu. Sous sa direction on joue les Femmes savantes, Nanine, la Femme qui a raison, le Double Veuvage, etc., etc. On peut se croire revenu aux plus beaux jours de l'année 1749.

L'arrivée à Lunéville de quelques animaux étranges et presque inconnus dans la région vient encore occuper la cour. Chaque jour le Roi et ses courtisans vont visiter une ménagerie installée sur une des places de la ville et s'extasier devant un chameau, un dromadaire, un lion qu'un industriel promène de ville en ville. Mais l'animal qui soulève la plus vive curiosité est «un rhinocéros femelle», âgé de dix mois, qui à tous semble presque fabuleux. On ne se lasse pas de l'admirer.

Il ne faut pas cependant que la marquise se croie seule le droit de distraire le monarque; le Père de Menoux revendique sa part dans ce rôle flatteur et il ne déploie pas moins de zèle que la favorite.