Rendez-moi digne de vous plaire.

Qu'éprouvait Mme de Boufflers pour cet amoureux si loquace? Était-elle touchée d'une passion si vive? Tressan avait-il l'espoir de voir «couronner sa flamme»? En aucune façon. Les temps sont bien changés. Mme de Boufflers qui, autrefois, savait si peu résister, a complètement changé d'allures; elle se pique maintenant de fidélité, relative s'entend, et quelques pressantes que soient les instances du beau Tressanius, elle ne veut rien entendre. C'est en vain qu'il prodigue les preuves d'amour, c'est en vain qu'il se montre ardent, empressé, c'est en vain qu'il pare son style de toutes les métaphores de l'Astrée et de Clélie, qu'il évoque les bergers des bords du Lignon et tous les héros de d'Urfé et de Mlle de Scudéri, la marquise se moque de ses galantes abstractions, elle se rit de ses protestations amoureuses, ou du moins feint de ne les pas comprendre. Quand il parle amour elle lui répond amitié, et le pauvre Tressanius ne fait pas le moindre progrès dans le cœur de celle qu'il aime.

Et cependant ce rôle d'ami qu'on lui impose, il n'en veut à aucun prix; il le trouve impossible à soutenir. Il aime Mme de Boufflers et «il veut devenir son amant».

Autrefois, gâté par de faciles amours, il a toujours été plein de confiance en lui; maintenant, en présence de la marquise, il perd toute assurance.

Malgré la sincérité de sa passion, on ne peut s'empêcher de sourire du style boursouflé, emphatique de cet homme à bonnes fortunes, de l'irrésistible Tressan, et l'on se demande comment cette pitoyable rhétorique pouvait subjuguer le cœur des belles dames de l'époque.

Le caractère si franc, si simple de Mme de Boufflers ne pouvait s'accommoder de pareilles exagérations sentimentales, et ce mélange prétentieux de pédanterie et d'amour devait lui paraître aussi insupportable qu'incompréhensible.

C'est à son cher Panpan que le gouverneur confie ses doutes et ses craintes.

«Toul, lundi.

«Puisque vous devez la voir ce matin, mon cher Panpan, allez-y de bonne heure, faites en sorte qu'elle s'éveille en pensant à moi; je ne veux souffrir rien de faible dans une lettre où j'ose peindre celle que nous admirons. Elle a beau me reprocher l'ardeur de mon imagination, mon amour ni son portrait ne lui doivent rien. On ne peut se servir de pareils traits sans avoir joui de tous leurs charmes. Je ne crains point que l'amour m'embellisse tout ce que j'adore en elle, mais je dois bien craindre un trouble qui peut m'empêcher d'exprimer tout ce que je sens. Mme de Genlis ne m'a fait connaître que celui de la jalousie. Un peu d'amour-propre, l'assurance de plaire, je l'avoue même, la supériorité d'esprit, tout me donnait alors une confiance en moi-même que je n'ai plus. Je frémis, mon cher Panpan, de la peur de lui devenir insupportable. Elle ne peut plus m'aimer comme un ami, je ne peux lui paraître aimable qu'autant qu'elle me comptera comme le plus tendre des amants...»

Si Tressan n'ose avouer ouvertement sa passion, s'il n'ose se jeter aux pieds de l'adorée et lui découvrir ses sentiments, qui mieux que Panpan, cet ami si dévoué, ce confident si éprouvé, pourrait se charger de ce soin? C'est donc à lui que Tressan s'adresse: c'est lui qu'il charge d'être l'interprète de ses sentiments amoureux et de plaider sa cause auprès de la cruelle, qui jusqu'à présent feint de tout ignorer.