«Si vous osez lui parler de moi, ah! dites-lui bien du moins à quel point je lui suis soumis; que je saurai renfermer tous mes désirs dans mon cœur; que je voudrais que le même feu, qui me fait mourir à chaque instant, détruisît tout ce qui l'importune; il le détruira peut-être en effet, mon cher Panpan. Mes nuits sont charmantes, mais cruelles; mon sang est allumé et, malgré cet état violent, j'éprouve des saisissements qui en arrêtent le cours.
«Hier, en la revoyant, à peine pouvais-je lui parler et chercher ses yeux. Il faut cacher sans cesse mon état à tout ce qui m'entoure, et, ce qui me perce le cœur, il faut lui en cacher la plus grande partie à elle-même. Mais je ne raisonne plus, je me livre à toute la fureur d'une passion qui ne finira qu'avec ma vie. Toutes les réflexions ne font qu'augmenter mon amour et les charmes de celle que j'aime. Je suis sûr du moins que cette ardeur me soutiendra et m'empêchera de tomber malade tant que je la verrai. Que m'importe d'en mourir quand elle partira pour Paris!»
Il est question, en effet, d'un voyage de la marquise dans la capitale. Que deviendra le pauvre amoureux pendant son absence? Quelle jalousie lui dévorera le cœur, quand il saura Mme de Boufflers près de celui qui a des droits sur elle? Tressan n'ignore pas la liaison qui l'unit au comte de Croix, mais il met en pratique les théories si larges de l'époque et il n'a pas la sottise d'être jaloux. Que lui importe que la marquise ait un amant! il ne demande qu'à fermer les yeux, mais à une condition, c'est qu'il se sache préféré; il suffirait d'un mot d'elle pour apaiser les tourments qui le dévorent. Panpan ne pourrait-il l'obtenir, ce mot divin?
Laissons le comte professer lui-même cette étrange philosophie; il le fait dans des termes qui sont de véritables perles dans la bouche d'un amant en survivance.
«Sur toutes choses, mon cher Panpan, gardez-vous bien de lui laisser entrevoir que je sois jaloux; il n'appartient qu'à l'amour heureux de l'être, et je la connais trop pour avoir un sentiment aussi odieux. Si j'étais sûr de son cœur, je n'exigerais point de sacrifices marqués de celle dont je connais toute la fermeté. Un mot de sa bouche me suffirait: «Je ne l'aime plus et je vous aime.» Voilà, mon cher Panpan, ce qui fixerait ma destinée, ce qui me ferait souffrir sans mourir d'être éloigné d'elle, ce qui me rassurerait contre tous les reproches, toutes les persécutions qu'on tenterait en vain de lui faire.
«Adieu, mon cher Panpan, ayez pitié d'un misérable qui connaît, mais trop tard, que l'amour ne lui avait porté que de faibles coups, d'un ami enfin qui n'aura de moments heureux que ceux où vous adoucirez ses peines en lui parlant sans cesse de celle qui va décider de sa vie ou de sa mort.»
Si la passion de Tressan devenait chaque jour plus violente, si elle le possédait au point de lui faire perdre à peu près complètement la tête, on peut dire que les sentiments de Mme de Boufflers suivaient une marche absolument inverse. Soit que des hommages surannés n'eussent pas le don de lui plaire, soit par pure coquetterie, plus son adorateur se montrait soumis, ardent, passionné, plus elle se montrait agressive, froide, sans pitié.
La marquise n'était pas toujours d'humeur accommodante, et dans ses mauvais jours, malheur à qui devenait l'objet de ses railleries! Tressan l'apprit souvent à ses dépens. Par un sentiment assez naturel à la femme, elle trouvait plaisir à martyriser celui qui gémissait à ses pieds; elle le prenait volontiers pour cible et elle le criblait de flèches acérées qui le mettaient au désespoir: un jour où ses assiduités l'avaient plus particulièrement énervée, elle lui décochait brutalement cette épigramme:
Air: Réveillez-vous.
Votre triste pédanterie