«Vous connaissez Cénie, et où ne la connaît-on pas au moment que je parle? Quelle pièce de théâtre a-t-on faite de nos jours qui marque plus de finesse et d'agrément dans l'esprit, plus d'élévation et de délicatesse dans les sentiments, où la vertu se montre avec tant de charmes; et qui fasse passer si rapidement de l'admiration de l'ouvrage à l'amour de l'auteur? Ouvrez les Lettres péruviennes, vous y verrez des traits curieux d'une philosophie, jusqu'à présent inconnue dans nos romans, et vous conviendrez de ce que j'ai voulu prouver d'après un si bel exemple, que c'est uniquement des germes d'un mauvais cœur que viennent les fruits amers qu'on attribue aux belles-lettres.»
Mme de Graffigny, désireuse de montrer sa reconnaissance de l'accueil qu'elle avait reçu autrefois à la cour de Lorraine, avait envoyé à Stanislas le premier exemplaire de Cénie, mais par une inexplicable et déplorable erreur, le relieur, au lieu des armes du roi de Pologne, avait gravé sur la couverture les armes de l'électeur de Saxe. Stanislas, sans croire à une plaisanterie, qui eût été de fort mauvais goût, fut froissé de l'inadvertance et il donna l'exemplaire.
Mais après les éloges arrivèrent les critiques. Comme pour les Lettres péruviennes, on accusa l'auteur de plagiat et en particulier d'avoir pillé Nanine, Tom Jones et surtout la Gouvernante de La Chaussée, qui venait de paraître. Il est vrai que la dame soutenait que c'était au contraire La Chaussée qui lui avait dérobé son sujet. Et l'abbé de la Galaizière prétendait qu'elle avait raison.
On s'aperçut aussi, à la lecture, que le style de Cénie était souvent néologique et précieux. On trouva que l'on ne devait pas dire que les charmes d'une jeune personne s'embellissent de la décrépitude de son mari et que la caducité d'un vieillard éternise la jeunesse de sa femme. On fut étonné de lire des phrases de ce genre: L'amour double notre sensibilité naturelle; il multiplie des peines de détail dont la répétition nous accable. On ne s'accoutumait point à cet amour qui double une sensibilité en multipliant des peines[ [27].
Soit que les lauriers dramatiques de sa vieille amie l'empêchassent de dormir, soit qu'il voulût se montrer digne de son titre d'académicien, Panpan composa à son tour une petite comédie en un acte, dont, à l'usage des auteurs, il pensait beaucoup de bien. Après avoir sollicité la critique et obtenu l'approbation de Mme de Boufflers, le lecteur du Roi se jugea digne d'affronter la rampe et il envoya sa comédie à Mme de Graffigny, en la priant d'user de tout son crédit pour la faire représenter par les Comédiens-Français.
Mme de Graffigny n'avait rien à refuser à Panpan; elle s'acquitta de la commission et bientôt elle eut la satisfaction d'annoncer à son ami que les Engagements indiscrets, tel était le titre de la pièce, allaient entrer en répétition.
La joie de Panpan eût été complète s'il avait pu se rendre à Paris pour s'entendre avec les comédiens, choisir ses interprètes, conduire les répétitions; malheureusement des intérêts indispensables le retenaient à Lunéville, et il dut s'en rapporter au zèle et à l'intelligence de sa correspondante.
Fort heureusement, vers la fin de l'année 1752, Tressan fit le voyage de Paris dans l'espoir d'obtenir quelque amélioration à sa situation pécuniaire. Panpan recommanda donc à son collègue de la Société Royale de joindre ses efforts à ceux de Mme de Graffigny, pour laquelle il lui donna les plus pressantes recommandations.
Mais on ne fait bien ses affaires que soi-même, le lecteur du Roi allait en faire la triste expérience. Tressan était très occupé pour son propre compte, et très naturellement se réservait toutes les influences dont il pouvait disposer, puis il connaissait à peine les comédiens, craignait de froisser Mme de Graffigny, bref il se tint assez à l'écart.
Quant à l'auteur de Cénie, elle s'occupa peu de son ami et elle défendit fort mal ses intérêts. Mlle Gaussin devait jouer le principal rôle; on le lui enleva pendant une absence et il fut confié à Mlle Guéant, jeune actrice de seize ans, qui possédait la plus jolie figure du monde, mais qui était sans voix, sans intelligence et sans talent[ [28].