«Toul, samedi.

«M. de Pallas, madame, m'a dit que Sa Majesté avait fait dire à la Société d'élire M. le Primat pour directeur et Sa Majesté ne pouvait faire un meilleur choix. M. le Primat a déjà présidé une année avec toute la dignité possible.

«Au reste, madame, je vous supplie de faire agréer de Sa Majesté que je défère à M. le Primat le discours que Sa Majesté m'avait chargé de faire pour le jour de la dédicace de la statue et de la place. Quelque honneur que me fît une pareille commission, je manquerais essentiellement à M. le Primat, si je ne lui offrais de s'en charger comme Président de la Société et je ne puis l'accepter qu'autant qu'il me la remettra de lui-même.

«Je serais très fâché qu'on pût me reprocher d'avoir violé par vanité les lois des Académies; je les remplirai toutes, mais je remplirai aussi ce que je me dois à moi-même vis-à-vis de ceux dont je connais les sentiments, et je ne me compromettrai jamais à me trouver en sous-ordre avec des gens qui, de toutes façons, sont faits pour l'être toujours avec moi. J'espère que le Roi aura assez de bonté et de justice, pour ne pas exiger de moi de me voir présidé par M. d'Hequerty, et de donner ce ridicule spectacle aux gens qui pensent au moins cinq ou six fois par jour.

«M. de Solignac ressemble au statuaire de la fable, il a fait un dieu de son bloc de marbre, il peut aussi lui faire prononcer ses oracles, et en effet M. de Solignac a beaucoup de choses des anciens prêtres, qui les dictaient et les débitaient au vulgaire; pour moi qui, depuis un an, ai eu tout le loisir de connaître les détours obscurs du sanctuaire qu'il a préparé à son idole, j'aime mieux rester dans mon cabinet que de les habiter.»

Prévenu par Mme de Boufflers des susceptibilités du gouverneur, le Roi s'empressa de lui écrire pour le calmer et en même temps il lui confirmait aimablement la mission dont il l'avait chargé. «J'espère que vous n'oubliez pas ce que vous devez dire à l'érection de la statue, lui écrivait-il. Je compte beaucoup sur l'honneur que vous me ferez à la fête que je prépare.»

Donc Tressan, apaisé, se remet à l'œuvre. Un de ses plus chers désirs était d'arriver à l'Académie française. Qui sait si ce bienheureux discours n'allait pas lui faire obtenir le fauteuil tant convoité? Aussi le veut-il excellent, parfait; il mande à Panpan ses espérances et ses inquiétudes.

«Toul, lundi.

«J'ai beaucoup changé à mon discours; sans l'allonger, les liaisons sont plus exactes, l'intérêt bien plus vif vers la fin. Je voudrais bien vous le lire, et j'espère que peu de processions pourraient vous attendrir davantage. Je suis désolé, mon cher et adorable ami, de ne pouvoir partager les soins de ceux qui vous tiennent compagnie, et de ne pouvoir vous consulter sur ce petit morceau qui m'inquiète.

«Mes amis de Paris m'ont averti qu'on me guettait, que l'Académie française était en éveil sur le succès de ce discours, et la seule démarche que je veuille faire auprès de cette compagnie est de tâcher de rendre ce discours digne d'approbation. Le diable, c'est que l'à-propos de Nancy sera froid et perdu pour Paris. Qui sont ceux qui veulent, en lisant un ouvrage, se prêter aux circonstances et entrer dans tous les égards que l'auteur a eu à ménager? C'est un f.... métier que d'écrire et de parler sur la tribune. C'en est un bien plus doux de rire, de bavarder, et de faire des flonflons avec des amis tels que vous.»