Un incident futile faillit amener une terreur panique et transformer ce jour de fête en un jour de deuil. Pendant que le Roi était dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, au premier étage, quelques morceaux de plâtre se détachèrent d'une corniche du vestibule du rez-de-chaussée. Un garde du corps, qui s'en aperçut, s'écria que la salle où se trouvait Sa Majesté allait s'écrouler: la panique fut terrible. On se précipita sur le Roi pour le sauver, mais l'affluence de ceux qui se pressaient aux portes était telle qu'il était impossible d'avancer. Alors le prince de Chimay, capitaine des gardes, mit l'épée à la main pour faire faire place; les personnes plus éloignées, voyant des épées en l'air et entendant grand bruit, crurent qu'on en voulait au Roi et mirent aussi l'épée à la main. Ce n'était que trouble et confusion; plusieurs personnes, entre autres le marquis de Lenoncourt et Mlle d'Endreselle, faillirent être précipitées du haut du grand escalier. On se remit enfin de cette terreur folle et que rien ne motivait, et la cérémonie s'acheva sans nouvel incident.
A quatre heures, toute la Cour se transporta au théâtre de la ville pour entendre une comédie nouvelle d'un jeune Lorrain, Palissot de Montenoy[ [40]; l'auteur, bien qu'à peine âgé de vingt-cinq ans, était déjà fort connu et avait l'honneur de faire partie de la Société royale. La pièce, intitulée le Cercle[ [41], était agréable et gaie; l'auteur y raillait les travers d'une grande dame bel esprit et les ridicules des auteurs reçus dans son intimité. J.-J. Rousseau était très vivement pris à partie et assez clairement désigné pour qu'on ne pût s'y méprendre.
La comédie eut le plus vif succès et Stanislas personnellement parut y prendre grand plaisir.
Le soir il y eut bal paré, masqué, ambigu, etc.; Mmes de Boufflers et de Bassompierre brillèrent par leur grâce et leur animation.
Malheureusement, une petite pluie fine et continue s'étant mise à tomber, l'on fut dans la nécessité de remettre au lendemain l'illumination ainsi que le feu d'artifice.
Le 27, par une nuit très noire, l'illumination put enfin avoir lieu et elle fut des plus brillantes; il n'en fut pas de même du feu d'artifice tiré sur la place de la Carrière, en face de la nouvelle Intendance. Les poudres avaient «pris de l'humidité» pendant la nuit et la plupart des pièces ratèrent, au grand chagrin des badauds.
Comme consolation, les fontaines de la place Royale, au lieu d'eau, versaient des flots de vin, et les habitants, toujours pratiques, se précipitaient munis de tous les récipients qu'ils avaient pu trouver pour recueillir le précieux liquide.
Le 28, Stanislas repartit pour Lunéville.
Si les fêtes avaient réussi au gré de ses désirs, elles ne lui donnèrent pas cependant des joies sans mélange.
Les discours officiels prononcés en grande pompe par les autorités, et en particulier par Tressan, les louanges hyperboliques décernées à Stanislas et à son gendre n'avaient pu faire complète illusion sur les sentiments de la population et sur le peu de sympathie qu'elle éprouvait pour le nouveau régime.