Un incident qu'il fut impossible de cacher affligea singulièrement le monarque.

Le soir même de la cérémonie, pendant que les soldats du régiment du Roi, attablés sur la place publique, portaient encore des toasts à la santé de Louis XV, un groupe de vieux Lorrains, débouchant, musique en tête, de la place du Marché, ne craignirent pas de manifester leurs sentiments en allant devant un buste de Léopold chanter sur de vieux airs du pays les louanges du feu duc.

Stanislas, qui croyait s'être attaché ses sujets par ses bienfaits, fut profondément affecté par cette manifestation inattendue et il ne put dissimuler à son entourage le chagrin qu'il en éprouvait.

D'autres soucis allaient encore attrister le cœur du bon Roi. Ses deux sculpteurs favoris, Guibal et Cyfflé, avaient l'un et l'autre travaillé à la statue et tous deux en revendiquaient la paternité. Stanislas crut apaiser la querelle et s'en tirer par un bon mot: «La statue a été faite par Guibal d'un coup de Cyfflé», dit-il, et il fit graver sur le socle: «Guibal fecit cooperante Cyfflé.» Mais ce dernier, furieux de n'être nommé qu'en second, fit gratter la partie de l'inscription qui le concernait[ [42].

Tressan était si satisfait du discours qu'il avait prononcé et si heureux des félicitations qu'il avait reçues, qu'il voulut faire répandre dans la capitale ce rare morceau d'éloquence, et l'idée lui vint en même temps de jouer un bon tour à son ennemi le Père de Menoux. Le jésuite était parti pour Paris aussitôt après les fêtes. Quel fut son étonnement de recevoir un jour une énorme caisse contenant d'innombrables brochures! C'était le récit des fêtes de Nancy avec le discours de Tressan; l'auteur, assez indiscrètement, priait le révérend Père de répandre son œuvre à profusion dans les cercles littéraires et philosophiques.

Le Père de Menoux avait beaucoup d'esprit; loin de se fâcher, il s'empressa d'accuser réception de l'envoi à son confrère en le couvrant de louanges et en se moquant de lui très finement:

«Versailles, 30 décembre 1755.

«Mon illustre confrère,

«Je ne crains point que les éloges puissent vous causer le moindre scrupule; vous êtes dans l'habitude d'en recevoir, et qui mieux est de le mériter... Que deviendraient les lettres si dans un siècle où la licence et le mauvais goût, qui en est inséparable, sont si féconds en productions, il ne nous restait pas des écrivains accrédités qui mêlent l'honnête aux grâces et à la correction!...

«L'action du Roi de Pologne est si sublime, si intéressante, qu'il n'y a presque nul mérite à la mettre dans un beau jour; vous ferez plus que me pardonner cette remarque, qui semble diminuer le prix des choses charmantes que vous avez faites à l'occasion de cette fête, vous m'applaudirez de n'envisager dans tous les ouvrages auxquels ce jour si célèbre a donné lieu que le monarque qui y est peint.