Avec des précautions on pouvait encore espérer dissimuler aux yeux du public; mais, comme la harpe ne suffisait plus à apaiser l'impatience de Mme du Châtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de chambre de Saint-Lambert, le fidèle Antoine, et la femme de chambre de la marquise, la non moins fidèle Mlle Chevalier. Puisque tous deux passaient leur vie à porter de tendres missives, il eût été oiseux de vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur discrétion.

Voltaire vivait dans la sécurité la plus complète. Plongé dans les répétitions, les travaux littéraires; absorbé par le roi, les courtisans, qui l'encensaient à l'envi, il était trop occupé pour s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les derniers à se douter de ces accidents-là? Or Voltaire, pour Mme du Châtelet, n'était plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait comme tel.

N'éprouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre Voltaire dont le long attachement méritait bien quelques égards? En aucune façon. Mme du Châtelet, avec la désinvolture des femmes qui, quand elles sont éprises, ont avec leur conscience de si singuliers accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait désespérer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus léger reproche. Était-ce sa faute à elle si la situation de maîtresse de M. de Voltaire était devenue une sinécure? Du reste, n'avait-elle pas la délicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y avait-il de changé? Mais si le philosophe apprenait la vérité? Eh bien, il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il était le premier coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu'à la pauvreté de ses ressources.

Si Mme du Châtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une sécurité relative, il n'en était pas de même vis-à-vis de Mme de Boufflers.

Enlever sciemment un amant à sa meilleure amie n'était pas un acte fort délicat. C'était même une trahison qui pouvait lui être durement reprochée.

Pouvait-elle espérer lui dissimuler la vérité? Mais Mme de Boufflers était très fine, très perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps.

Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers était le pire des désastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait?

L'inquiétude et le trouble de la marquise étaient extrêmes. Elle prit la résolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise à son amie. En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entraînantes, irrésistibles, peut-être obtiendrait-elle son pardon? C'était un moyen à tenter et étant donné le caractère de Mme de Boufflers, peut-être pas le plus mauvais. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Tous les jours, la divine Émilie remet au lendemain la confidence difficile, si bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'écoule.

Les appréhensions de Mme du Châtelet étaient du reste bien superflues. La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait, Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir assez improbable de ramener par la jalousie la maîtresse qui l'abandonnait.

Mme de Boufflers, trop heureuse du prétexte qu'on lui offrait, s'empressa d'en profiter pour rompre définitivement avec Saint-Lambert, en lui reprochant amèrement son infidélité. Elle oubliait tout naturellement qu'elle lui avait donné l'exemple.