Alors le philosophe se met en colère; il déclare qu'il ne veut pas être volé, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutôt devant la justice de son pays, etc.
Mais l'hôtesse, loin de se laisser intimider, se fâche de son côté; elle crie plus fort que Voltaire et Mme du Châtelet; elle crie qu'on refuse de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la maréchaussée, faire arrêter les voyageurs; elle prend à témoin ses concitoyens qui peu à peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un cercle très hostile. Malgré tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut rien entendre. Mais Mme du Châtelet lui montre la foule qui les entoure, et lui dit à voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cède donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans envoyer à tous les diables Châlons-sur-Marne et son hôtel, et en jurant que de sa vie il ne s'arrêtera dans cette localité où l'on détrousse si bien les voyageurs.
Ils repartent accompagnés par les huées des aimables habitants de cette ville hospitalière.
Enfin, après trois jours de route, l'on arrive à Commercy le 1er juillet, à huit heures du soir. Voltaire à l'agonie, n'en pouvant plus; Mme du Châtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune et plus alerte que jamais.
Tous deux descendirent au château où leurs appartements étaient préparés. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin après des embrassades sans fin et après s'être bien dit tout le plaisir que l'on avait à se revoir, l'on se sépara, remettant au lendemain toutes les choses intéressantes que l'on avait à se raconter.
Une première déception, et la plus cruelle, attendait Mme du Châtelet. Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait oublier les tristesses de la séparation; elle croyait voir Saint-Lambert en débarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant où et comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot. Désolée, désespérée, elle envoie son valet de chambre courir la ville, tâcher de se renseigner. Impossible de découvrir le bel officier! Force fut d'y renoncer. La marquise, désolée, en est réduite à remplacer les effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre où elle reproche à son ami sa maladresse. Il lui était si facile d'envoyer Antoine, son valet de chambre, au château; il aurait vu le Chevalier et lui aurait indiqué le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouvé cela il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement.
«Je ne vous sais pas mauvais gré de n'être pas venu, lui écrit-elle outrée, mais bien de ne m'en avoir marqué aucun empressement, et de n'avoir vu que les difficultés sans songer aux expédients... Vous avez si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop tôt. Je ne m'attendais pas à passer la nuit à vous gronder, mais je me gronde bien plus de vous avoir montré tant d'empressement. Je saurai me modérer et prendre votre froideur pour modèle. Adieu, j'étais bien plus heureuse hier au soir, car j'espérais vous trouver amoureux.»
Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite oublié.
L'appartement que Voltaire occupait dans le château était situé au second étage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme du Châtelet était au rez-de-chaussée, dans la même aile; les croisées donnaient sur la grande cour du fer à cheval.
Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se voir facilement? On se rappelle l'ingénieuse combinaison qui, grâce à la connivence du curé, permettait au jeune homme, lors des séjours de la cour à Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers. N'était-il pas superflu d'imaginer un autre stratagème? Puisque celui-là avait si bien réussi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et l'utiliser pour celle qui lui avait succédé. Ainsi pensa Saint-Lambert, et il se rendit chez le curé qui, toujours complaisant, s'empressa de mettre à sa disposition le précieux appartement. De cette façon les deux amants pouvaient se voir aussi fréquemment qu'ils le voulaient, sans que Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupçon de ce qui se passait. Seule la favorite était dans la confidence et elle se prêtait de bonne grâce aux désirs de ses amis.