Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas pousser les choses à bout et s'acculer à une rupture qui aurait été désastreuse pour Mme du Châtelet.

Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se montrait des plus aimables; la pauvre femme avait éprouvé de cette tendresse inusitée une grande douceur et une véritable recrudescence d'amour:

«Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi, quand vous êtes parti, m'impatientait! Que mon cœur avait de choses à vous dire! Vous m'avez traitée bien cruellement! Vous ne m'avez pas regardée une seule fois! Je sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est décence, discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation.

«Je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche partout et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble...

«Je viens de voir ma petite maison[ [141]. Le bleu en est charmant à présent. On l'a éclairci; je crois qu'on pourra y habiter à la fin de la semaine prochaine.

«J'ai été et je suis revenue à pied. J'ai fait avec une espèce de délices le même chemin que nous avions fait ensemble...

«Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en revenant d'Haroué. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne; mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je vous aime avec démence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne puis perdre un si grand bonheur sans désespoir...

«Il y a l'infini entre la manière dont je vous idôlâtre et celle dont je vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien impossible à présent de m'imposer une telle privation... A présent que je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts—car je ne me pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous—n'ont pas affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas osé espérer, qui fait le bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien sûre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas cessé de le craindre. Il me semble que, l'année passée, vous ne m'auriez pas quittée, même pour trois jours, si gaiement, si indifféremment, sans m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin.

«Rassurez-moi, mon cœur en a besoin. La moindre diminution dans vos sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ça a été ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours été le même. Cette idée me tourmente; ôtez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aimé. Ce n'est qu'en vous comparant à vous-même que je puis me plaindre; non, je ne le puis pas, vous m'avez trop montré d'amour ces deux derniers jours-ci. Non, votre cœur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas répondre au mien qui vous idolâtre. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous accorder que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les, je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie!»

Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs au prince et à la princesse de Craon qui viennent de s'établir à Haroué et il s'absente pour trois jours. Cette séparation plonge Mme du Châtelet dans le désespoir; elle écrit le 30 août: