En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la marquise de Mézières, elle avait pour sœurs la princesse de Montauban et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit, beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait la maison et elles demandèrent son exclusion.
Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier, après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe droite elles sortirent par la tempe gauche.
Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide.
Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la rudesse des mœurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi, après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de faire revivre, à Lunéville, les mœurs polies et charmantes, le ton et les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait tant admirés à la cour de sa fille.
En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que profitable.
Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération.
Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu après son mari fut nommé capitaine des gardes[ [47].
En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner, fut le célèbre chevalier de Boufflers.
La même année, la sœur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel, devint à son tour dame du palais.
En 1739, une autre sœur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[ [48], se remaria avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier 1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il les avait comblés des plus riches cadeaux.