«Je ne m'attends pas à voir faire un mariage de conscience à Mme de Boufflers et au prince de Bauffremont. Je n'ai pas songé au salut de leurs âmes en souhaitant qu'ils se mariassent, mais songez donc, Veau, qu'il a 400,000 livres de rente, qu'elle dépend du Roi, et que si on cesse de la payer, elle sera à l'aumône. Pourquoi, puisqu'ils s'aiment plus que jamais, ne rendraient-ils pas tout commun? On rirait de leur mariage, mais on rit de leur amour. L'un ne serait pas plus extraordinaire que l'autre.»

Le duc de Choiseul était également convaincu que Mme de Boufflers et Bauffremont s'uniraient un jour ou l'autre par des liens légitimes, et comme Mme du Deffant soutenait énergiquement le contraire, il avait fait avec elle un pari. La vieille marquise écrivait à ce propos:

«15 juillet 1771.

«L'Incomparable me fait pitié. Il est aussi aveugle que moi à sa manière... Mais que le grand-papa ne se flatte point de gagner son pari; il le perdra, c'est certain. L'Incomparable est en effet incomparable dans sa faiblesse; mais il l'a pour ainsi dire en détail et non pas en gros. Ce sont des péchés véniels qu'elle lui fait faire, mais dont cent mille ne valent pas un péché mortel; et ce péché mortel, il ne le fera jamais. Le grand papa me paiera son pari, il peut s'y attendre.»

Mme de Boufflers, du reste, apprécie fort le culte que lui rend le beau prince, elle le traîne sans scrupule à son char et plus elle le voit épris, plus elle se montre exigeante. Elle ne lui accorde bientôt plus un seul instant de liberté; elle l'emmène avec elle faire de longs séjours au Val, à Montmorency, à l'Isle-Adam. Partout où on l'invite, il faut, si on ne veut lui déplaire, inviter également le prince Incomparable.

Dans l'état de gêne où elle se trouve, l'amitié de M. de Bauffremont est des plus précieuses à la marquise. Elle est besoigneuse plus que jamais et si elle a, en grande partie, renoncé au jeu, elle n'en est pas moins restée gaspilleuse; elle sait dépenser, mais non compter, l'argent fond entre ses mains et bien souvent sa bourse est vide. Alors, dans les moments de trop grande détresse, elle fait appel à l'amitié du prince qui consent à ces emprunts de la meilleure grâce du monde. Ce n'est pas tout encore. Bauffremont est l'amabilité même et il lui offre toutes les facilités possibles; elle use sans vergogne de ses chevaux, de sa table, enfin de toutes les commodités que donne une grande fortune et dont elle est privée.

Tous les amis des Choiseul se rendant successivement à Chanteloup pour rendre hommage au ministre disgracié, Bauffremont s'adresse à M. de La Vrillière pour obtenir la permission. Mais, ainsi qu'il était à prévoir, il éprouve un refus. Il s'en afflige médiocrement, il a tant de peine à quitter Mme de Boufflers! Cette servitude volontaire, dans laquelle il trouvait le bonheur, inspirait cette boutade à Mme du Défiant:

«L'Incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et d'Amérique..... C'est une poule mouillée, il est doux, il est poli; par delà cela, rien du tout.»

Mme de Choiseul cependant s'impatiente de ne pas voir arriver son prince Incomparable qu'elle aime malgré tout et qu'elle regrette. Et comme elle le suppose retenu par les charmes de sa Dulcinée, elle écrit aimablement:

«Je veux faire ma cour à Mme de Boufflers pour qu'elle me cède un peu notre prince, car il est juste que j'en aie aussi ma part.»