M. de Bauffremont finit par faire comme beaucoup de courtisans, il se décide à se rendre à Chanteloup sans permission. Mais il n'est pas cependant au terme de ses hésitations. Au lieu de partir sans délai, il écrit d'abord pour annoncer sa venue, puis pour demander s'il ne dérangera pas, etc. Mme de Choiseul, impatientée, mande à Mme du Deffant:

«9 juillet.

«J'ai cru le voir arriver sur-le-champ et j'avais déjà fait préparer son appartement. J'en ai reçu une lettre ce soir, par laquelle il me demande s'il peut venir, parce qu'il entend dire que nous avons beaucoup de monde et qu'il craint de nous gêner. Le grand-papa dit qu'il tire de long; c'est sa Dulcinée qui en est cause. Ah! sans doute, il l'épousera! Vous avez grande raison de craindre pour votre pari. Je serais fâchée de vous le voir perdre parce que ce serait de sa part un excès de faiblesse impardonnable; mais il faudra bien que je prenne mon parti sur ce malheur, comme je l'ai pris depuis longtemps sur le fond qu'on peut faire de lui.»

Enfin M. de Bauffremont s'arrache aux charmes de Mme de Boufflers et il arrive à Chanteloup.

«Ne trouvez-vous pas que sa présence est délicieuse, écrit finement Mme du Deffant, quoique son absence, ne soit pas insupportable.»

«J'ai été aussi étonnée que charmée de le voir, cet Incomparable», répond Mme de Choiseul, et elle trace de lui ce crayon plein d'esprit:

«Il est arrivé le lendemain, propre, reposé, comme s'il sortait de son lit; il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y était établi en arrivant, et, malgré son grand amour, je crois qu'il ne faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir ou seulement le laisser oublier d'en partir. Il ne s'amuse ni ne s'ennuie, il n'est point content, il est heureux, excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour.

«Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller, et qu'il faut en revenir, parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue, parce qu'il faut savoir qui il aura à souper et le dire à son cuisinier, peut-être voir les comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser le dire; mais comme il a pris cette maison sans goût, il la gardera de même par l'embarras de s'en défaire, et il ira quand on l'y mènera. Il prétend que c'est pour moi qu'il l'a prise et il ne l'a cependant que depuis mon exil. J'en ris et il trouve très bon qu'on ne fasse pas plus de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-même: tout le monde lui convient et il convient à tout le monde, il sera philosophe ou caillette, ignorant ou lettré, spirituel ou stupide, tout cela se trouve dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer, et se produit également sans effort. Tel est votre Incomparable, ma chère petite fille, et véritablement incomparable en ayant cependant l'air de ressembler à tout le monde.

«Le calme de son âme repose la mienne, c'est de l'eau qui dort et qui ne croupit pas, mais je voudrais qu'elle s'éveillât quelquefois, ne fût-ce que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers Mme de Boufflers; si vous voulez, parce qu'il la trouve là, mais une autre la remplacerait, ce serait la même chose...»