«Je n'ai pas eu d'autre désir en arrivant en France, Madame la duchesse, que d'aller tout de suite à Chanteloup...

«Je compte partir dans huit ou dix jours pour Paris, après avoir réglé (comme je règle) quelques petites affaires que j'ai trouvées à mon arrivée et qui ont exigé quelques petits voyages dans mes possessions ecclésiastiques. De Paris, je me mettrai bien vite en marche pour ce pays nouvellement découvert, où on dit que tout le monde est aimable et même que tout le monde est heureux. Ce sont deux choses dont je ne serai pas fâché de prendre ma part...»

Le mois suivant, en effet, on voit Boufflers arriver à Chanteloup «sur un mauvais petit cheval, à travers champ, comme un chevalier errant».

Il charme tout le monde par sa gaieté, son entrain; à partir de ce moment on ne voit plus que lui au château, il y revient sans cesse.

Cette fidélité dans le malheur, surprenante chez un homme qui passe pour égoïste et léger, touche au plus haut point Mme de Choiseul. Elle écrit, charmée, à son amie Mme du Deffant:

«26 mai 1773.

«Je suis bien aise que vous aimiez M. de Boufflers, ma chère petite fille, parce que je l'aime et je suis bien aise que vous l'aimiez à cause qu'il m'aime. Quand on le connaît, il est impossible de n'avoir pas bonne opinion de lui, et sa conduite seule avec M. de Choiseul serait bien faite pour établir une réputation et pour détruire la mauvaise qu'on avait de lui. Jamais prévention ne fut à tous égards plus mal fondée, et cette prévention lui a cependant, jusqu'à présent, nui en tout, et lui nuira peut-être encore jusqu'à la fin de sa vie. Cela me ferait craindre que les hommes aiment à penser le mal et n'aiment pas à faire le bien.»

Mme de Boufflers va passer une partie du printemps à Montmorency, chez son amie la maréchale de Luxembourg. Mais cette villégiature est de nature à désoler M. de Bauffremont, puisqu'elle le sépare de sa «Dulcinée». Qu'imagine le prince Incomparable? Oh! une combinaison bien simple! Il parcourt le pays, se renseigne, apprend qu'une petite propriété est en vente à Eaubonne; il la visite d'un coup d'œil et l'achète séance tenante. Et voilà le prince au nombre des habitants de la vallée, et le voisin de la maréchale. Il peut ainsi chaque jour voir sa chère marquise.

Ce n'est pas seulement M. de Bauffremont que Mme de Boufflers retrouve à Montmorency. Elle va y revoir encore un ancien familier de la cour de Stanislas, son fougueux adorateur le comte de Tressan. Ainsi voilà Mme de Boufflers, Saint-Lambert, M. de Bauffremont, Tressan encore une fois réunis. Il semble qu'un charme étrange attire irrésistiblement dans l'adorable vallée les débris épars de la cour de Lunéville.

Par suite de quelles circonstances Tressan a-t-il quitté sa champêtre demeure de Nogent-l'Artaud et est-il venu, lui aussi, chercher un asile à Montmorency?