Nogent était certainement un séjour fort agréable; le Comte pouvait s'y adonner en paix aux soins du jardinage, mais en dépit de son voisinage avec le maréchal de Bercheny, il n'avait pas tardé à être gagné par l'ennui. Il abandonna donc Nogent et loua une modeste maison dans la capitale, rue Neuve d'Orléans. Il y recevait la meilleure société, particulièrement des hommes de lettres; après le souper on faisait la lecture d'ouvrages inédits.
Mais la vie si fatigante de Paris n'était pas ce qui convenait à Tressan, que de fréquents accès de goutte contraignaient souvent au repos. Il ne tarda pas à partager l'opinion de Voltaire qui lui écrivait en raillant: «Vous trouverez dans Paris des soupers et des plaisanteries, des amis intimes d'un quart d'heure, des espérances trompeuses et du temps perdu...»
Tressan fut pris de la nostalgie de la campagne; il regrettait ses jardins, ses fleurs, ses fruits, qu'il cultivait avec passion. Il chercha donc dans les environs de Paris un asile où il put tout à la fois jouir des plaisirs de la campagne sans cependant abandonner les cercles littéraires dans lesquels il trouvait tant d'agrément. Quel endroit pouvait mieux convenir à ses dessins que la vallée de Montmorency, où il était sûr de retrouver beaucoup d'amis. Bientôt il découvrait dans le joli village de Franconville une agréable demeure avec un grand jardin. Il l'acheta et s'y installa avec sa femme et sa fille, l'aimable Marichka.
Il avait réuni autour de lui tous les souvenirs de sa vie heureuse de Lorraine; on voyait sur les murs de son salon les portraits de Stanislas et de Louis XV; sur une table de marbre se trouvaient placé le buste de Voltaire et une statuette de l'Amour en porcelaine de Sèvres. Au-dessus de son propre portrait il avait placé celui de sa fille et il avait écrit ces vers:
Au Dieu dont j'ai reçu la loi,
Je rapporte ces vains hommages,
Et je place au-dessus de moi
Le plus charmant de mes ouvrages.
Sa femme, d'origine anglaise et de caractère froid et compassé, n'aimait pas le monde et elle vivait fort à l'écart, mais Tressan se consolait de son peu de sociabilité en entretenant d'agréables relations de voisinage avec tous les hôtes de la vallée, surtout avec Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.
Saint-Lambert, il le connaissait de longue date; il l'avait souvent rencontré à la cour de Stanislas et il était resté intimement lié avec lui. Tout naturellement il se trouva en rapports avec Mme d'Houdetot, et la châtelaine de Sannois se prit bientôt d'une grande amitié pour cet aimable vieillard qui, en dépit de ses soixante-douze ans, avait gardé tout le feu de la jeunesse.