Un jour, Mme de Boisgelin pendant son service à Versailles, est prise d'une rage de dents folle et, par suite, d'une fluxion qui la défigure absolument. Le chevalier lui écrit gaiement:

«Jeudi, 24 octobre.

«Je voudrais voir cette grosse joue-là, mon cher cœur, et je suis tenté de demander à M. de Monaco un cabriolet pour aller en poste à Versailles, mais je pense qu'il y a tout à parier que je n'y retrouverais ni toi ni ta joue. Ce qui me console de ta laideur, c'est qu'elle ne te fait pas souffrir.

«Tu dis que tu es bête comme un cochon; il est vrai que c'est dans une lettre charmante; ainsi vois comme on peut se fier à toi.

«Le prince italien a toujours un peu de goutte, mais cela ne l'empêche pas d'être très gai et très aimable. J'ai un vrai regret à le quitter demain, mais encore faut-il voir ma princesse italienne, tout enfluxionnée qu'elle est. Adieu, ma fille, je te baise comme un enragé.»

Les prévisions de Boufflers ne se réalisèrent pas; sa sœur, loin d'être guérie, eut un abcès qu'il fallut ouvrir, enfin elle éprouva de grandes souffrances. Dès qu'il apprend ses maux, il s'empresse de lui envoyer de fraternelles consolations. En même temps il lui raconte la visite qu'il vient de faire à une de ses tantes, Mme de Torcy:

«Verneuil, ce 4 ou 5.

«Je ne suis pas encore remis de tout ce que tu as souffert, chère enfant, et je crains bien que ton courage ne soit encore exercé, parce qu'il est presque impossible que tu n'aies pas des douleurs aiguës et une grosse fluxion. Mais je veux me distraire de ces inquiétudes-là pour ne voir que le beau côté de la chose et admirer tes belles dents et ta grande âme.

«Souviens-toi des excuses que je t'ai prié de faire à tous les gens chez qui j'aurais pu ou dû souper d'ici à mon retour. Il m'était impossible de refuser cette marque d'attention-là à Mme de Torcy; elle était malade et désirait me voir! Pour éviter l'air intéressé d'un héritier, je ne suis arrivé que quand elle a été hors de danger et elle me paraît infiniment sensible à mes procédés. Au milieu de toute ma noblesse, je n'ai pas pu m'empêcher d'examiner curieusement la maison, les jardins et les meubles; tout cela a l'air un peu bourgeois, mais cela s'accorde assez avec mes inclinations et ma fortune, et je sens que si jamais je possédais tout ce qui est ici, j'en jouirais à merveille.

«Quoique ma tante vous connaisse peu, elle vous aime beaucoup et me charge de vous embrasser de sa part, mais il m'est bien difficile de vous embrasser pour une autre, parce que charité bien ordonnée commence par soi-même, et que celle-là, si je m'en croyais, serait toujours à recommencer.