Voltaire, ravi de posséder cet illustre couple, se mit en frais de grâce et d'esprit. Il fut étourdissant, incomparable. Que de souvenirs furent évoqués! Et la Cour de Lunéville, et la Cour de Louis XV! On ne se borna pas au passé; le prince raconta avec esprit des anecdotes du nouveau règne, Voltaire jeta des vues profondes sur l'avenir; les heures s'enfuirent. De part et d'autre on fit assaut de séduction et l'on se plut extrêmement.

M. et Mme de Beauvau partirent dans le ravissement de cet homme extraordinaire et sous le charme de son accueil; ils voulurent même lui faire promettre de leur rendre leur visite à Paris et le plus tôt possible, mais il objecta qu'il redoutait quelques tracasseries du côté de la Cour; M. de Beauvau se porta garant qu'il n'éprouverait aucun ennui.

A peine rentré dans la capitale, le prince recevait de son hôte cette lettre enthousiaste où des regrets sincères se mêlaient agréablement aux plus douces flatteries.

«Auprès de ce prince les autres étaient peuples. C'est ce qu'on disait autrefois de je ne sais plus qui, et c'est ce que je dis des deux voyageurs qui ont daigné passer de la fontaine de Plombières au lac de Genève.

«Le vieux pénitent retiré dans sa montagne noire a presque repris un moment de vie à cette belle apparition. Il en a plus appris dans un quart d'heure auprès des deux illustres voyageurs qu'il n'en avait mal deviné en plusieurs années de temps. Il est comme Épiménide qui, en se réveillant dans sa caverne, trouve le monde tout changé, mais quand les deux êtres supérieurs qui avaient illuminé le pauvre homme furent partis, il retomba à l'instant dans sa misère et dans ses regrets. Il sent bien qu'il n'en sera que plus malheureux le reste de sa vie, pour avoir été si heureux un moment.

«Le solitaire, le mourant, le détrompé, le pénitent, ne parlera pas aux deux voyageurs de leurs amis et de leur situation; il ne leur dira pas un mot de cette singulière enfant et de cette brillante imagination de Mme du Deffant; il ne leur dira rien des Saisons, qu'il relit, malgré M. Clément; il ne peut parler aux deux voyageurs que d'eux-mêmes, et leur présente du fond de son antre ou de son tombeau son respect, ses regrets, son enchantement et sa reconnaissance.»

L'année suivante, en 1778, Voltaire tint la promesse qu'il avait faite à M. de Beauvau; il vint à Paris pour assister à la première représentation d'Irène. A la barrière, quand les commis lui demandèrent s'il n'avait rien contre les ordres du Roi: «Ma foi, messieurs, leur répondit le patriarche gaiement, je crois qu'il n'y a ici de contrebande que moi.»

Il descendit rue de Beaune, chez M. de Villette.

Le lendemain de son arrivée, il reçut en robe de chambre la moitié de Paris. L'Académie lui envoya une députation de trois membres, le prince de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel, pour le féliciter sur son retour. La députation était accompagnée de tous les académiciens qui avaient assisté à la séance.

Une foule immense accourut pour rendre hommage à l'illustre voyageur; l'hôtel de M. de Villette ne désemplissait pas: «Il vit hier plus de trois cents personnes, écrit Mme du Deffant. Je me garderai bien de me jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve depuis le bourbier jusqu'au sommet; il ne résistera pas à cette fatigue; il se pourrait bien qu'il mourût avant que je l'aie vu.»