«Adieu, mon Veau, écris-moi, mais je te prie d'écrire un peu lisiblement.

«Mes compliments à Marianne[ [23]».

Mme de Boisgelin avait vu juste, et c'est elle qui finit par avoir raison. En dépit de tous les projets et de préparatifs déjà très avancés, Mme de Boufflers dut, au dernier moment, renoncer à son voyage pour des raisons de santé assez sérieuses. Ce ne fut pas sans de très vifs regrets.

Après la saison de Plombières, la marquise revint passer quelque temps à Lunéville, puis elle dit adieu à ses amis de Lorraine et elle partit pour Paris où elle avait décidé de séjourner tout l'hiver. Peu après son arrivée, c'est-à-dire en décembre 1767, elle écrivait à Panpan une longue lettre où elle lui confiait la grande douleur qui venait de la frapper. Bien que nous n'ayons pu reconstituer les événements auxquels elle fait allusion en termes si pathétiques, nous citons sa lettre en entier. Elle s'y montre, en effet, sous un jour tout nouveau pour nous, et elle manifeste une tendresse de cœur et une sensibilité à laquelle elle ne nous a pas habitués:

«Paris, 6 décembre 1767.

«Ah! mon Veau, que les plaisirs sont légers et courts, et que les chagrins sont longs et lourds! Mimie, ma chère Mimie, l'enfant de mon cœur, l'objet de mes affections, je l'ai mariée, à qui? à un bourreau de trois femmes au moins, avant elle, et vraisemblablement de quatre. Pendant deux mois de publicité, c'était le meilleur et le plus honnête homme du monde. Quatre jours après son mariage, c'était véritablement un monstre.

«La malheureuse m'a tout caché jusqu'au jour de son départ pour Fontainebleau où elle devait rester quatre jours, aller de là à Bordeaux pour s'embarquer. Elle m'a caché les traitements qu'elle éprouvait, à moi, à sa mère, et à tout le monde, et tout ce qu'on venait lui dire de lui. Enfin, elle me disait qu'elle était heureuse et rien ne paraissait à l'extérieur.

«Enfin, le jour de ce départ, elle m'a mandé tout, afin que l'on prît des précautions, là-bas, pour le contenir assez, pour qu'elle n'en éprouvât pas les dernières violences, et qu'elle voulait qu'on la crût heureuse, et m'assurer que sa mère ignorait tout. Jugez de ce que je devins; effectivement, une heure après, je vis la mère et lui appris tout.

«Je partis pour Praslin pour faire retarder le départ de cet homme de Fontainebleau. Enfin, après avoir été sur la roue depuis le 14 d'octobre jusqu'aujourd'hui, après bien des tourments, des dépositions et informations de M. de Sartines, prières et larmes de ma part, joint raison et crédit de M. et Mme de Beauvau, MM. les ducs de Choiseul et de Praslin ont fait consentir ce monstre par écrit à donner le choix d'un couvent à sa femme, et mille écus de pension, et lui rendre ses hardes; il reprend les diamants. Elle est chez Mme de Beauvau depuis avant-hier, qui revient aujourd'hui, et la conduit droit à Saint-Antoine, où je vais l'attendre[ [24].

«Qui n'en eût pas fait autrement à ma place, me condamne. Sa dernière femme était une demoiselle dont le père et la mère étaient de son quartier; la mère en était revenue depuis vingt ans. Sa fille était charmante et bien élevée avec 50,000 écus. Elle a été traitée comme celle-ci et en est morte au bout de quatre mois. Personne n'a rien dit à la mère qu'après, et sa fille lui a tout caché presque jusqu'à la mort...