«J'aurais eu bien du plaisir à voir la bonne compagnie qui a le bonheur de vivre avec vous. C'est un de ceux que j'envie le plus. M. de Bauffremont dit qu'il en est presque aussi fâché que moi. La biche qui vient avec nous vous embrasse[ [147]

Au dernier moment, Panpan, dont le cœur était bon, si la surface était quelquefois un peu rugueuse, ne put se décider à abandonner Mme de Boufflers dans des circonstances aussi pénibles. M. de Bauffremont donnait à la marquise, en l'accompagnant, une grande preuve d'attachement; comment lui Panpan, son plus vieil ami, pouvait-il demeurer calme et indifférent dans sa paisible retraite de Lunéville? Vraiment ce n'était pas possible; il le comprit si bien qu'il boucla à la hâte sa valise et partit lui aussi dans le carrosse qui emportait Mme de Boufflers, M. de Bauffremont et la fidèle Manon.

Après un voyage rapide et sans incidents, le trio arrive dans la capitale. Mme de Boufflers, sans même reprendre haleine, repart pour Saint-Germain. Panpan reste à Paris, et comme il n'a d'autre gîte que l'auberge, il accepte l'hospitalité que le prince de Bauffremont lui offre dans sa petite maison de la barrière de Vaugirard.

Avant de s'éloigner de Lunéville, Panpan avait écrit à Mme de Lenoncourt pour la prévenir de son départ et des motifs qui le rendaient indispensable; en même temps il agitait les idées les plus sombres et prévoyait pour lui-même les pires catastrophes.

A peine dans la capitale, il recevait de la marquise cette spirituelle réponse:

«Nancy, le 29 juillet 1780.

«Non, Panpan, je n'ai pas été étonnée de votre départ, je connais votre attachement pour Mme de Boufflers, je sais que vous êtes capable de toutes sortes de bons procédés et j'ai imaginé que vous vous étiez senti un peu d'attrait pour Paris, qu'il faut revoir de temps en temps. Mais ce qui m'étonne, ce sont vos terreurs; à quel propos? Vous vous amusez, vous vous portez bien, vous êtes accueilli; où trouverez-vous de meilleurs augures? Pourquoi ne pas juger de l'avenir par le présent, ou plutôt pourquoi songer à l'avenir? Il n'y a rien de si extravagant que vos prévoyances. Depuis que petit Jean nous a dit:

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera,

vous n'osez plus vous divertir; jouissez tant que vous pourrez, Panpan, et ne pensez pas à ce qui doit suivre. Je suis parfaitement tranquille sur ce qui vous regarde, et je ne crains pour vous que trop de plaisir qu'il faudra quitter. C'est pour le pauvre prince que je tremble et par conséquent pour Mme de Boufflers. Qu'est-ce que c'est que le mieux quand le dépérissement va son train. Il faut qu'il y ait un grand vice intérieur pour qu'un homme beau, grand et fort ait quatre-vingt-dix ans avant d'en avoir soixante. Je pensais pour lui tout ce qu'il y a de pis et je n'ose m'arrêter à cette idée ni penser que cet événement peut empoisonner le reste des jours de la marquise. Elle m'a écrit un petit mot bien honnête dont je lui sais beaucoup de gré.

«Je l'ai toujours dit, mon cher Panpan, les amis de Paris valent leur pesant d'or; on les retrouve comme on les a laissés, empressés, caressants, obligeants; il faut convenir, si amis il y a, que ceux de province sont tout le contraire.