L'été, pour ces aimables vieillards, était la saison délicieuse, la saison des visites quotidiennes, mais comme cet heureux temps passait vite! Dès la fin de novembre, Saint-Lambert, qui souffrait de cruels rhumatismes, et qui redoutait la rigueur du climat, quittait Sannois pour regagner Paris, et le pauvre Tressan restait bien seul. La correspondance remplaçait alors les douces causeries de chaque jour. L'affectueuse cordialité de leurs lettres montre bien l'intimité très grande des relations.

En janvier 1779, Saint-Lambert écrit à son ami:

«Que faites-vous cet hiver? Rendez-vous agréable quelque vieux roman qui ne l'était guère? Faites-vous quelques jolis vers pour Fanchon? Grondez-vous un peu? Buvez-vous du bon vin? Avez-vous quelque petit mouvement de goutte? Aimez-vous vos amis? Car il faut de tout cela dans la vieillesse...»

Comme Tressan dans sa réponse se plaint d'avoir la goutte, Saint-Lambert l'en félicite comme d'un bienfait de la Providence qui lui assure la longévité et il ajoute aimablement: «D'ailleurs, la goutte vous laisse tant de liberté d'esprit, tant de facilité, tant de grâces, qu'en vérité je doute qu'elle soit un mal...»

Lors de la visite que Mme de Boufflers fit à ses amis, Tressan lui confia qu'il s'était enfin décidé à se présenter à l'Académie française et il sollicita son appui auprès du prince de Beauvau.

Depuis près de trente ans, la grande ambition de Tressan était de figurer au nombre des Immortels, mais tant que Louis XV avait vécu, il n'avait jamais osé se présenter; il savait que le Roi ne lui avait pas pardonné certains couplets satiriques, et il craignait, s'il était nommé, de se heurter à une exclusion formelle, qui eût été des plus blessantes.

Sous Louis XVI, il en était tout différemment et rien ne l'empêchait plus de briguer les suffrages académiques. Après la mort de l'abbé de Condillac, le comte se mit sur les rangs; il avait pour concurrents Bailly, Lemierre et Chamfort. Mais il possédait sur eux un grand avantage, son âge, qui devait l'empêcher d'occuper longtemps le fauteuil qu'il sollicitait.

Tressan naturellement fit les visites d'usage. Il y en eut une qui lui fut particulièrement pénible, celle qu'il dut faire au duc de Nivernais; il était en fort mauvais termes avec lui depuis un certain couplet assez mordant qu'il lui avait autrefois décoché. Le duc le reçut très froidement, il se borna à lui dire: «Je vous félicite, monsieur le comte, de votre bonne santé, de vos nouvelles espérances et surtout de vos œuvres d'autrefois

Cet accueil désespéra le candidat et il crut son élection d'autant plus compromise que M. de Nivernais, qui siégeait à l'Académie depuis près de cinquante ans, y jouissait de la plus grande influence[ [154].

Fort heureusement il se rappela l'amitié qui unissait le duc et Mme de Boufflers, et il supplia la marquise de plaider sa cause. Elle y consentit bien volontiers, et Tressan eut la joie d'être nommé.