«On dit, mais je ne le crois pas absolument, que le cœur va toujours en se refroidissant. Si cela est, prenez garde au vôtre. Songez, vous qui faites profession de tiédeur, que vous deviendrez un glaçon. Vous plairez peut-être encore comme un vieux livre bien écrit, mais vous ne serez plus aimée parce que vous n'aurez jamais aimé. Vous pourriez me dire à cela qu'on vous aime à cette heure bien follement, tandis que vous n'aimez que bien raisonnablement. Mais d'abord, cela ne durera qu'autant que moi; et puis en cela vous êtes traitée comme le maréchal de Saxe pour le cordon bleu; on le lui a offert quoiqu'il fût hérétique, en lui donnant cent ans pour se convertir.»

Enfin le chevalier arrive à Boulogne, et il s'y installe en attendant une nouvelle destination.

A-t-il quelque idée nette et précise de l'avenir qui leur est destiné? En aucune façon. Personne ne s'en doute:

«Nous marchons tous avec un bandeau sur les yeux, écrit-il philosophiquement, bien heureux si ceux qui nous mènent n'en ont point autant.»

Tantôt on assure qu'ils vont partir pour Gibraltar et que c'est là qu'ils porteront à l'Angleterre le coup mortel, tantôt on prétend que c'est à Douvres qu'ils sont appelés à débarquer, et que c'est pour les y transporter qu'on a réuni à Boulogne des «cabriolets de mer» en si grand nombre. Du reste comment des projets ainsi criés sur les toits pourraient-ils avoir quelque chance de réussir?

«Ma seule consolation, ce n'est pas la foi comme chez les vrais chrétiens, mais l'incrédulité, car je n'imagine pas qu'aucun projet aussi divulgué puisse être exécuté; c'est du vin de champagne qui a pris l'air et qui ne peut plus faire sauter le bouchon.»

L'isolement de sa nouvelle résidence inspire au chevalier des réflexions pour lui très inattendues et fort salutaires; il semble qu'il soit un homme nouveau devant lequel s'ouvrent des horizons qu'il ne soupçonnait pas. Il découvre la nature qu'il ignorait, il découvre l'amour, car ce qu'il prenait jusqu'alors pour l'amour, n'en était que la caricature. C'est à Mme de Sabran qu'il fait l'aveu de sa découverte.

«Boulogne, ce 3 août.

«Je serais bien aise d'avoir pu vous rendre une partie de l'effet que ce charmant chemin de Lille à Saint-Omer a fait sur mon imagination. Cela m'a fait connaître qu'il y a d'autres plaisirs que ceux que j'ai uniquement recherchés jusqu'à l'âge de trente ans. Cette observation, qui paraît tardive à quarante ans, beaucoup d'hommes sont morts de vieillesse sans l'avoir pu faire. Car il faut que je vous l'avoue, ma jolie sœur, nous sommes tous de grands libertins. Je ne connais que deux remèdes à cette maladie-là, c'est la retraite et l'amour. Mais, pour que la retraite corrige, il faut qu'elle soit volontaire, agréable par mille occupations toujours faciles et toujours renaissantes, que mille soins, mille calculs, mille espérances viennent prendre la place de ce qui régnait dans notre imagination, et que notre cœur s'épure pour ainsi dire avec l'air que nous respirons.

«L'amour heureux ou malheureux, pourvu qu'il soit véritable, est encore un bon antidote contre le libertinage, en rassemblant toutes nos affections, en les tournant vers les perfections réelles ou supposées de l'objet qu'on aime, en nous persuadant que le plaisir et le bonheur ne sont pas partout où nous les cherchions auparavant, et il produit au fond du cœur une grande révolution. Ne le haïssez pas, cet amour, ma bonne fille, et jugez par celui des hommes qui aime le mieux, que plus on aime, et meilleur on devient.[ [160]»