Malheureusement si, à Paris et à Versailles, tous les amis et les parents étaient en mouvement pour Boufflers, lui-même, avec son insouciance habituelle, ne faisait aucune des démarches nécessaires. Ce peu de confiance dans le succès lui valait de sa sœur une lettre assez vive à laquelle il répond:

«Valenciennes, ce 22.

«N'ai-je pas eu la bêtise d'être un peu fâché contre toi en lisant ta dernière lettre; j'y ai pensé depuis et j'en ai été honteux. J'aurais dû ne prendre garde qu'à ce que tu fais et point à ce que tu dis. Il faut convenir que personne n'a jamais su mêler aussi bien les injures aux services. Tu es un composé de Juvénal et de Titus. Tu écris comme l'un et tu règnes comme l'autre; non pas que je veuille dire que tu fasses tous les jours un heureux, mais au moins tu veux mon bonheur, et tu y travailles, et tu y réussiras si jamais nous passons notre vie ensemble, car tu as beau dire et beau m'accuser, je n'ai jamais eu de sœur plus chère que toi.

«Je vois par tout ce que tu m'as mandé que les choses vont mieux que je n'osais l'espérer. Toutes les fois que tu parleras, sois sûre du succès, parce que de plaire à triompher, il n'y a qu'un pas. Il est clair que tu n'as pas eu besoin d'être poussée dans les démarches que tu as faites, mais il est clair aussi que tu as été conduite et que tu l'as été de main de maître; embrasse-le, ce maître[ [161] que j'aime tant à regarder comme le mien dans tous les genres, et dis-lui que, malgré mon horreur pour la Simonie, je lui offre une abbaye en échange de la maison de l'Ermite dans le sacré vallon de Saint-Ouen.

«Adieu, aime-moi comme tu me grondes, au lieu de me gronder comme tu m'aimes.»

Mme de Boisgelin croyait toucher au but de ses efforts, toute la famille estimait le succès certain, assuré, seul Boufflers doutait encore. En effet, la nomination espérée se faisait attendre; et Mme de Boisgelin en éprouvait un énervement qu'elle ne pouvait dissimuler.

Son frère montrait plus de calme et de possession de soi-même; il ne cessait de remercier ses amis de leur bonne volonté à son égard, mais quant à lui, il s'armait de philosophie en prévision d'un échec; c'est lui-même qui remontait le moral de Mme de Boisgelin.

«Morbeck, par Aire, du camp.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «M. de Nivernais a bien raison de dire que j'ai bien tort de ne pas lui écrire; il serait bien plus fondé à m'en faire le reproche s'il savait combien je l'aime. Je crois que c'est encore plus qu'il n'est aimable, car je sens que s'il n'était point aimable du tout, il faudrait encore l'aimer. Remercie-le du bien qu'il a osé dire de moi à quelqu'un dont je n'en pense point du tout.

«On me mande de partout, que mon affaire est prête, qu'elle va passer, et je vois qu'elle ne presse pas, et qu'on parle du premier ou du second conseil, ce qui annonce, vu le train des choses, que ce sera à peine pour le troisième, et ces lenteurs-là, pour une chose aussi aisée et aussi préparée, annoncent au moins un défaut total de bonne volonté...