«Prends courage, mon enfant. Soumets-toi aux circonstances, fais en sorte, à force de modération, de n'être point contrariée par les contrariétés. J'ai une fois ouvert par hasard un tome de Shakespeare où j'ai vu un roi dépouillé, emprisonné et condamné, qui dit à sa fille: «Ne me plains point, rien de ce qui doit m'arriver ne me déplaît, car j'ai fait divorce avec ma volonté et j'ai épousé la fatalité.» Il faut convenir que c'est là un mariage de raison plus que de fantaisie.»
Bien entendu, le séjour du chevalier à Boulogne ne se prolonge guère; il y est à peine depuis trois semaines, qu'il reçoit de nouveaux ordres: il doit se rendre à Eu avec son régiment. Le déplacement qui le rapproche du Havre n'aurait pour lui rien que d'agréable, s'il n'était désastreux pour ses finances, déjà si mal en point.
Le chevalier fait la route par étapes avec son régiment, non sans gémir, car la chaleur est affreuse et l'on ne peut goûter un instant de repos. Aux étapes, le régiment est dispersé à quatre lieues à la ronde; à trois heures du matin, il faut le réunir, car l'on part à quatre, et malgré cela l'on est rôti, les troupes sont harassées de fatigue; depuis le colonel jusqu'à la dernière recrue, tout le monde est sur les dents; après huit jours de ce régime, presque tout le régiment est malade.
En cours de route, et malgré la fatigue et les ennuis qui l'accablent, Boufflers trouve encore le temps d'écrire à Mme de Boisgelin pour la charger de quelques commissions; comme il n'a pas d'argent, c'est elle qui fera les avances, et sans espoir de les revoir jamais, il le lui avoue bien simplement:
«Montreuil, 21 août 1779.
«Je compte sur un petit mot de ma grande fille en arrivant à la ville d'Eu. J'ai besoin d'avoir des nouvelles des affaires de l'Europe et des miennes. Je voudrais que ceux qui se mêlent des unes se mêlassent aussi des autres. Je serais sûr, après m'être embarqué un peu légèrement, d'arriver à bon port.
«Je marche avec mon régiment, ce qui me fatigue cent fois plus que de courir sans lui. Je suis abattu comme si j'avais fait cinquante lieues en poste, et j'ai la poitrine démontée d'un rhume horrible qui dure depuis un quart d'heure, et qui durera peut-être encore autant. Ce qui me console, c'est que M. de Beauvau ne m'entend pas tousser.
«Si vous avez de l'argent, envoyez-moi deux bridons rouges tressés en or; cela se trouve sur le quai de la Ferraille, à La Levrette, et se vend 18 livres. En suivant le quai, on arrive au pont Saint-Michel, on trouve un marchand de couleurs nommé Vernezèbre, et on lui demande un assortiment de pastels fermes pour peindre le paysage et la figure en petit. Ces deux commissions-là vous coûteront 60 livres longtemps avant de me coûter un sol, mais si l'argent vous manque, empruntez-en à Mme la maréchale ou à Lucile.
«Adieu, je sens que je n'ai pas le style vraiment naturel, car si j'écrivais comme je parle, ma lettre serait très enrouée.»
Enfin le régiment arrive à Eu. Boufflers se rappelle tout à coup les commissions qu'il a données à sa sœur et, à la réflexion, il juge utile de lui fournir de l'argent pour les payer.