«Août 1779.

«Mes cartes sont arrivées à bon port et à temps, mon aimable chat maigre. J'attends de jour à autre de nouvelles marques de ta bonté, mais je ne sais pas où tu trouveras les fonds que mes commissions exigent. Je prends le parti de t'envoyer un billet sur mon homme d'affaires, dont tu prendras le montant chez Mme de Mirepoix ou M. de Beauvau, qui se feront payer quand ils le jugeront à propos.

«Je suis ici depuis hier, ignorant si j'y serai encore demain. Je vais demain au soir à Abbeville voir le régiment d'Esterhazy, que je n'ai point revu depuis que je l'ai quitté; je m'en fais un plaisir, mais en même temps j'ai bien peur d'être obligé de faire leur partie à table et de répondre à toutes les santés, car la mienne n'y tiendra pas.

«M. de Thianges est ici; il m'a enlevé comme de raison le seul bon logement de la ville; il est d'ailleurs de la plus grande honnêteté et fait très bonne chère. J'en profite d'autant plus qu'il est cause que je n'ai pas de cuisine.

«On n'a de nouvelles de rien, sinon que le mois d'août se passe et qu'il sera suivi du mois de septembre. On appelle celui-là le balai de la mer, parce qu'il y laisse le moins de vaisseaux qu'il peut.

«Parle de moi à Mme la maréchale de Luxembourg et à Mme de Lauzun, et mande-moi si effectivement la maréchale est fâchée.

«Adieu, mon enfant, j'ai la tête d'une pesanteur horrible et j'ai peur que mon style ne s'en ressente.»

En même temps le chevalier prévient Mme de Sabran de sa nouvelle résidence, et il lui conte spirituellement l'état d'incertitude dans lequel il continue de vivre, à son grand désespoir:

«A Eu, ce 2 septembre 1779.

«Je suis ici dans une pauvre petite ville bien éloignée de tous les points intéressants, à trente lieues du Havre, à trente lieues de Dunkerque, sous les ordres d'un général plein d'honneur, de bonté et de zèle, mais que les autres généraux semblent avoir relégué à dessein. Il paraît que nous sommes destinés à remplacer les gens qui s'embarqueraient, et à passer par le second envoi, c'est-à-dire à trouver la besogne faite ou manquée. Vous imaginez sûrement le plaisir que me fait ma position. Je suis entre la philosophie et l'ambition, comme serait un pauvre diable entre son honnête femme, dont il ne se soucierait guère, et une coquine de maîtresse qui écouterait tout le monde excepté lui, mais qui pourtant lui paraîtrait toujours jolie et ne lui ôterait pas toute espérance. L'une m'attend et me promet le bonheur quand je serai revenu à elle; je me tourne de son côté, mais aussitôt l'autre me fait un petit signe et renverse tous mes projets.[ [162]»